Aliquam et nulla id metus

<div align="left"> <h2><font color="#92B62F">Bonjour !<br /> Vous l'avez bien compris, ce site "myriades.xyz" va s'interroger sur la vie du ver à soie en Nouvelle-Guinée. </font></h2> </div>

au jardin des poètes

au jardin des poètes

au jardin des poètes - Daniel Kieffer et Myriam Dhume-Sonzogni

MDS
Invitation au partage de Daniel Kieffer (épisode 20 de la série:  Daniel, tonton et Mylène)
07.04.2020

 


 

D’incertains jours s’improvisaient victuailles
à nos faims sourdes d’utopie véritable.

Nous respirons désormais à cycle inversé,
exhalant du fond de nos ventres
quelques bulles d’illusions
à déraison
salutaire.

Notre rêve en ce jour est un déplacement à vivre en première nécessité.

Print Friendly, PDF & Email

murmures

murmures

Nous en étions là — mur
en première ligne saturée des espaces clos — mur
dont nous ne savions plus — mur
géométriser les issues — mur —mur — mur.

Qu’étais-je d’autre sinon une feuille figée dans le temps de son envol ?

— mur — mur — murmure
des vents dormant dans l’interstice de nos défaites,
y croyons-nous encore ?
Nous sommes de la lignée des souffles
porteurs de bouleversements
aux destins asymétriques.

Délignant l’escarpement
murmures — de nos peurs
à l’envers du couchant.

Nous croissons dans les marges, côtoyant d’improbables soleils.

 

MDS
Merci à l’ami Martin Ott dont l’oeuvre — ici reproduite — a fait naitre le poème.
25.03.2020

 

 

Print Friendly, PDF & Email

Je suis Christine

Je suis Christine.

17 octobre 2019

Pour l’instant, tu restes dans la course
mais à quel prix ?
tu te distends tu t’arc-boutes tu te torsionnes
sans répit tu t’emploies t’optimises et te condenses
en bris de givre à l’intérieur de toi-même —ton armature.
Penses-tu seulement à respirer ?

Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait (1). As-tu, comme moi, réceptionné cette phrase la veille des vacances d’été sur ta boite de messagerie professionnelle ? Jusqu’où imaginais-tu pouvoir résister à cette charge d’impossible ?
C’est le week-end. L’as-tu fait avant ou le fais-tu maintenant ? Tu signes ta lettre et tu l’imprimes en une trentaine d’exemplaires. Tu l’as forcément fait avant. Tu as mis chaque lettre dans une enveloppe affranchie. Monsieur l’Inspecteur, Mesdames et Messieurs les Directeurs et puis tu as cacheté les enveloppes. Combien de temps t’a-t-il fallu pour te rendre jusqu’à la boite-aux-lettres la plus proche ? Tu as sorti les lettres de ton sac, Monsieur l’Inspecteur Mesdames et Messieurs les Directeurs et tu as levé le bras pour les glisser dans la fente de la boîte. As-tu seulement pensé à respirer ? Tu as repris le chemin de ton école. Ouvrir le portail. Fermer le portail. Ouvrir la porte. Fermer la porte. Déconnecter l’alarme.

Tu es seule dans le hall face à l’escalier central, embrassant une dernière fois du regard les dalles ocres siennes bleues et les volutes en fer forgé qui bordent l’escalier art-déco. Ton établissement est inscrit à l’inventaire des monuments historiques. C’est une chose que l’on apprend lorsqu’on tape le nom de ton école sur le moteur de recherche, une architecture conçue pour soigner en faisant entrer l’extérieur vers l’intérieur.

Quel mur suffisamment étanche contiendrait pour toi les assauts répétés du présent injonctif ? Aujourd’hui est un hier recommencé dont tu noircis la case sur ton calendrier. Il y a bien longtemps que tu ne sais plus dire quand s’arrêtera le décompte des jours. Mardi. Mercredi. Jeudi. Vendredi. Samedi et dimanche saturant ton intérieur de l’inépuisable perspective du lundi.
Laperspectivededevoirfaireletableaudesréunionslaperspectivededevoirfairelesélectiondesparentsd’élèveslaperspectivededevoirfairedesplansdesécurité. Tu t’es réveillée ce matin avec une boule à la gorge.Laperspectivededevoirattendrepourvoirmonmédecinpourlatouxquimempêchededormirdepuisplusieursjours. Ne ferais-tu pas une petite déprime Laperspectivededireencoreunefois enconseilque lesenseignantssontlesseulsàquil’employeurnefournitpasloutildetravail. Depuis ce matin une envie de pleurer. Laperspectivesdetouscespetitsrienquioccupentà200pourcentnotrejournée (2).
Depuis quand ta fatigue est-elle devenue ce mal incurable gangrénant la perspective de chaque jour à peine entamé?

Tu montes l’escalier sans hâte, laissant peu à peu glisser l’usure de la rambarde sous ta main. Saurais-tu encore retrouver le prénom des enfants dansant sur la fresque murale accrochée sur le mur face à toi ? Tu reconnais Jeyan, Isabeau, Yannick, pour ce dernier as-tu bien fait ? Il n’avait pas cinq ans lorsque tu l’as signalé et que les gendarmes sont venus le chercher à la sortie de l’école pour l’emmener jusqu’au foyer.

Tu l’as protégé.
Mais toi qui t’a protégée ?

Tu es une directrice épuisée gravissant les marches d’un pas lourd. Cinq mètres, c’est haut, ce n’est pas si haut. Suffisamment haut pour qu’une salve de toux t’arrache la poitrine sur le palier. Tu te plies en deux, te redresses, tu fermes les yeux en essayant de récupérer ton souffle. Tu penses à la liste des choses que tu n’auras pas à faire ce lundi. Appeler les parents de G. pour leur annoncer que leur fils de trois ans est soupçonné à tort d’avoir mis son doigt dans l’anus de T. trois ans lui aussi. Remplir ce fichu tableau de structure qui ne sert à rien ni à personne. Répondre aux mails, signer des lettres recommandées, décrocher ton téléphone. C’est lundi, la directrice sèche les cours, ne me dis pas que c’est ta première fois ?
Tu traverses le plateau central de l’étage, le fais-tu d’une traite ? Tu poses ton sac. Enjambes le garde-corps.

Ne rentrez pas. Appelez les pompiers. Tu as pensé à tout y compris à l’effroi de la gardienne lorsqu’elle découvrira lundi, dans le hall, ton corps figé dans une dernière ponctuation.

Tu n’es plus allongée sur les pavés ocres bleus siennes du hall mardi, à l’heure de la distribution du courrier. Répondre au téléphone appeler les parents de F. pour leur dire que leur fils est tombé ce matin dans la cour envoyer le tableau de structure recontacter le service de la petite enfance au sujet de M. qui est encore arrivée en pyjama à l’école ce matin organiser les élections des parents d’élèves… tu ne le fais plus alors qu’eux le font encore. Ils réceptionnent le courrier du matin. Monsieur l’Inspecteur Mesdames et Messieurs les Directeurs décachètent la lettre et entrent jusqu’au bout du bout de tes mots : je remercie l’institution de ne pas salir mon nom.
J’imagine cela : l’arrêt brutal de l’ordre des priorités du temps. Se pourrait-il qu’il en soit autrement à la réception d’une lettre que l’on sait d’outre-tombe ? Le téléphone sonne et ils ne répondent pas. La sonnerie de récréation retentit, ils ne se lèvent pas, j’imagine cela. Combien la tête dans leur bras, combien poussant un cri, combien restant sans voix devant l’écran saturé de leur machine à traiterproduiretransmettrerépondreremplircompterréférervaliderjustifierpondreexécuterrelayer ? Combien sont-ils à se demander combien de trop avant que l’urgence ne les pousse à combien de pas du bureau jusqu’au garde corps bordant la fenêtre de droite?

Nous sommes des milliers.
Rassemblés de tes mots.
Des dizaines puis des centaines chaque soir dans la cour de ton école.
Combien de naufragés accepterions-nous de sacrifier dans la tempête ?
Nous sommes, de façon indénombrable, ces mains agitant des pancartes au-dessus de nos têtes.

Je suis Christine.

Myriam Sonzogni
https://myriades.xyz

(1) Mark Twain

(2) Texte librement adapté de la lettre de Christine Renon 21.09.2019

Print Friendly, PDF & Email

Véro – portrait

On est le gibier, ils sont les chasseurs.

Véro, 2 juillet 2019

C’est une rencontre à ciel ouvert. J’ai parcouru trois ronds-points avant de trouver le vôtre, QG mobile sur une aire de parking près des champs aux bordures de la ville. J’arrive en pleine réunion, vous êtes attablés sous un auvent de caravane, chaises et table pliante dans la lumière du jour finissant. Ce n’est jamais confortable, j’avance vers vous que je ne connais pas et je me présente à vous qui ne me connaissez pas. Lorsque je dis que je suis écrivaine et je souhaite faire vos portraits, tu ne dis rien mais je te vois chercher sur ton téléphone le lien vers mon site. Tu es l’une des premières à lever la main pour dire que tu acceptes de t’y coller. Nous prenons rendez-vous quelques jours plus tard dans un café sur une place d’une autre ville.


C’est nouveau pour moi. Te donner rendez-vous dans ce café, accepter que tu fasses mon portrait, c’est une chose que je n’aurais jamais osé faire avant le mouvement des gilets jaunes. Je suis de nature discrète presque timide. Souvent, cela étonne les gens. Il est vrai que je n’ai pas la langue dans ma poche, je ne suis pas quelqu’un de passif et je sais défendre mes opinions quand il le faut. Pour autant, je n’aime pas me mettre en avant, je n’aime pas être sur le devant de la scène.
J’avais entendu parler de l’appel du 17 novembre mais jamais je n’aurais imaginé pas que cela puisse prendre une telle ampleur. Ce jour-là, quand j’ai vu les informations à la télé, oh la vache !…, j’ai pris mon sac, mon gilet jaune et je suis sortie pour aller voir ce qui se passait près de chez moi. Lorsque je suis arrivée sur le rond-point, tout était blindé, il y avait des voitures garées partout sur les trottoirs et du monde en pagaille tout autour. Les barrages filtrants étaient en place et aucune route n’était plus ouverte à la circulation. Tout ce monde était là, rassemblé autour d’un même slogan que nous voulions faire entendre à ce gouvernement : « trop c’est trop, nous ne voulons plus survivre mais vivre », rien que d’y penser j’en ai encore des frissons.
Le lendemain, je suis revenue, les jours suivants aussi. Ce qui se passait sur le rond-point, c’était quelque chose de grisant. J’ai fait de belles rencontres. Tu vois, rien qu’en le disant, j’en ai la chair de poule tellement c’est fort. Sur le rond-point, j’ai croisé de tout, des chômeurs, des retraités, des chefs d’entreprise, des fonctionnaires, des médecins, des gens d’ici ou bien d’ailleurs… Dans la famille gilet jaune, personne ne te juge et tu ne juges personne. Qui serais-je d’abord pour juger les autres ? est-ce que tu vois cinquante auréoles au-dessus de la tête ?
Je me souviens, le 17 novembre, au filtrage du rond point, un monsieur est passé dans une voiture de luxe. Je suis allée vers lui, je lui ai dit, « monsieur, vous ne mettez pas votre gilet jaune sur le tableau de bord ? » L’homme a baissé sa vitre et m’a répondu : « je ne suis pas gilet jaune, je ne suis pas en galère mais je comprends votre mouvement. C’est la raison pour laquelle je vous laisse me bloquer. Je suis solidaire. » On peut ne pas être gilet jaune mais lorsqu’on regarde au fond de soi, ce qui se passe nous concerne tous. Je ne suis pas gilet jaune seulement pour moi, je suis gilet jaune pour construire un avenir meilleur pour tous.
Jusqu’à la fin du mois de novembre, j’étais tous les jours sur le rond-point puis j’ai fait une pause. J’ai pris mes distances le jour où je me suis retrouvée à bloquer seule le rond-point pendant que tous les autres étaient attablés devant une paëlla. C’était comme si le QG était devenu une sorte de restaurant à ciel ouvert. Les gens venaient, ils mangeaient puis ils repartaient. J’avais l’impression que le mouvement avait perdu son sens. Les informations ne circulaient pas. J’apprenais plus tard que des opérations avaient eu lieu sans que nous n’ayons été mises au courant. Nous, les personnes qui étions sur le rond-point.
Quelque chose dans le fonctionnement de ce mouvement n’était plus en accord avec ma ligne de conduite, pour moi ce mouvement ne devait avoir ni chef ni leader, toutes les décisions auraient dues être prises en commun. C’est la raison pour laquelle j’ai arrêté de me déplacer sur le rond point. Je continuais à suivre les informations sur le groupe Facebook.
Lorsque des gens ont commencé à se plaindre que les informations sur les OP, les manifs ne circulaient pas j’ai donné mon point de vue aussi et on m’a invité à venir en discuter lors d’une réunion. Mes remarques ont été bien acceptées et surtout j’ai vu qu’elles étaient prises en compte, c’est cela qui m’a encouragé à reprendre la lutte. La force de notre mouvement est dans cette possibilité de dialogue, c’est ce qui nous tient ensemble. Qu’on soit de gauche, de droite ou bien qu’on vote extrême, on sait débattre avec respect. Pour peu que cela dégénère, on ferme le sujet et on passe à autre chose. Le dialogue est là et on compose avec tout le monde, quelque soit son positionnement. On est là les uns pour les autres, on s’entraide. Je pensais que l’esprit de fraternité avait disparu de nos mentalités, je pensais que les français étaient devenus égoïstes.
Quand j’étais petite, ma grand-mère qui habitait en campagne, allait chercher son lait chez le fermier du coin. Lorsqu’elle n’avait pas d’argent sur elle pour le payer, le fermier lui disait, « ne t’inquiètes pas, tu me feras un bon pot-au feu et on sera quitte ». A l’époque, ce genre de troc était chose courante et cela arrangeait tout le monde. Je pensais que cet esprit-là, on l’avait perdu en France mais avec le mouvement des gilets jaunes, j’ai vu que la solidarité persistait entre les gens et cela m’a réjouie.
Cet été, lors d’une réunion, une gilet jaune a demandé de l’aide pour déménager la pierre sur laquelle jouait son fils quand il était petit. Cette pierre était d’autant plus précieuse à ses yeux qu’entre-temps, son fils était décédé. On était six à lever la main. On est allés chez la dame et on l’a aidée à trouver une remorque pour transporter la pierre à destination. On a déménagé la pierre ensemble. C’est comme ça au QG, celui qui peut aider aide, chacun devient un petit pilier pour le groupe. Un gilet jaune mécano m’a aidé à diagnostiquer le problème de ma voiture et s’occupe de trouver la solution pour la réparer. Juste du partage, de l’entraide, un échange de bons procédés, on se rend des services entre nous, on apprend de nouvelles choses. Des gilets jaune nous expliquent le fonctionnement de la permaculture tandis qu’un autre nous conseille sur des cas de litiges. Quant à moi, j’aide les autres comme je peux pour tout ce qui touche à l’informatique, la téléphonie et à l’administratif. Je dispense de l’écoute aussi. Parfois, grâce à mes conseils, les gens se rendent compte qu’ils ont droit à une aide qu’ils n’escomptaient pas. Je les aide à faire valoir leurs droits. Leur sourire quand je leur apprends qu’ils peuvent toucher quelques euros par mois en plus, c’est ma petite satisfaction personnelle. Je sais que je contribue à quelque chose de bien, ça me suffit.
Chacun apporte sa petite pierre personnelle. Il y avait une personne, par exemple, elle ne partait jamais en manif mais elle nous préparait le repas. On demandait à chacun une participation de deux euros pour un repas digne du Fouquet’s. A cette époque, on était encore sous notre premier chapiteau. Lorsque le restaurateur qui nous l’avait prêté l’a repris, on a installé un deuxième chapiteau et j’ai proposé qu’on lui donne ce nom :  le « Elsass Fouquet’s ». Lorsque les gendarmes sont venus, l’un d’eux nous a lancé en plaisantant : « c’est une bonne idée pourvu que vous ne pratiquiez pas les mêmes tarifs ! »
J’ai un autre exemple pour illustrer cette solidarité gilet jaune. Au mois de mai, un SDF est venu nous voir. Quand on lui a expliqué pourquoi on était là, il nous a dit qu’il nous soutenait. De notre côté, nous aussi on a fait en sorte de pouvoir l’aider. Un gilet jaune est allé voir le maire pour trouver une solution d’hébergement mais en vain. D’autres gilets jaunes lui ont apporté à manger ou bien l’ont aidé à refaire sa cabane. C’était l’époque où plusieurs QG avaient été brûlés en France dans des circonstances plus que douteuses. Nous commencions à redouter qu’il nous arrive la même chose. La porte de notre QG avait été forcée par deux fois et on nous avait vandalisé l’intérieur. Du coup, nous avons proposé à monsieur X de dormir au chaud dans le QG en attendant le démontage prévu pour la fin du mois de mai. Lorsqu’il nous a prévenu que des gens commençaient à rôder autour du QG, il nous a semblé que les risques devenaient trop importants et nous avons fait appel aux volontaires pour démonter le QG.
Ça a été un moment douloureux pour nous tous. Cet endroit était notre endroit, leur endroit et puis plouf plus rien. Il a fallu réfléchir et trouver un plan B. C’est là qu’est né l’idée du QG mobile. Nous avons une caravane que nous déplaçons chaque jour. Cela nous permet d’être visibles en différents points de la ville, c’est plus stratégique.

Ce mouvement m’a ouvert les yeux sur la réalité. Avant, je croyais beaucoup les médias TV, maintenant je sais qu’on nous montre ce qu’on veut bien nous montrer. Je ne suis plus dupe. J’ai découvert que la liberté de manifester n’existait plus pour nous, en France. Je peux le dire d’expérience, j’ai participé à nombre d’opérations, j’ai fait plusieurs manifestations. Je n’imaginais pas que cela puisse être aussi violent. J’en ai la preuve sur mes lives, je filme tout pour garder une trace, je veux montrer aux gens ce qui se passe réellement. Car la réalité, ce n’est pas ce qu’on voit sur les chaines d’infos TV, celles-ci sont bridées et ne diffusent que ce qui est autorisé.
On dit que nous sommes des casseurs antisémites, racistes, paresseux. Dans la réalité, ce qui se passe, eux sont les chasseurs et nous on est le gibier. Ils nous canardent, nous gazent, nous frappent comme bon leur semble, ils savent qu’ils n’encourront jamais de poursuite.
Prenez l’exemple de la mamie à Marseille morte après avoir reçu en plein visage un tir de LBD. Elle était à la fenêtre de son appartement, elle ne faisait rien d’autre que d’ouvrir les volets donnant sur sa rue. L’autopsie française a conclu à une mort naturelle due aux médicaments qu’elle prenait. Lorsque son corps a été rapatrié en Algérie et que la famille a demandé une deuxième autopsie, celle-ci a conclu que c’était bel et bien le tir de LBD qui était la cause du décès. Croyez-vous qu’on réouvre le dossier pour autant?
En janvier à Strasbourg, un jeune lycéen a eu la mâchoire défoncée. Il passait par là par hasard, il venait de s’acheter une veste au centre commercial. Pensez-vous que la mère ait obtenu justice ? Son fils se trouve assigné à résidence sans possibilité de suivre ses cours au lycée. Contrairement aux dires des policiers, il ne faisait pas partie de la manif, il était simplement là par hasard, c’est un innocent. Sa vie est peut-être fichue et il n’a droit à aucune compensation financière, pensez-vous que cela soit juste ?
On n’est rien pour eux, même pas des citoyens en colère.
Ils nous ont laminé.

Le 16 mars, j’avais organisé un week-end à Paris avec ceux du QG qui voulaient participer à la manif. Nous étions une vingtaine, pour beaucoup c’était notre première fois sur Paris.  Nous étions venus dans un esprit bon enfant, nous voulions nous faire entendre, nous voulions être visibles. En sortant du RER, nous nous sommes tous séparés en petits groupes. Il n’y a eu aucun contrôle jusqu’à l’Arc de triomphe, étrange non ? Cela pourrait expliques comment autant de personnes ont pu avoir ces outils —pieds de biche, meules… — sur eux. Ce que j’ai vu à Paris n’a rien à voir avec ce que j’ai pu voir aux infos ensuite. On pourrait penser que ce n’est pas la même réalité, qu’eux, les journalistes et nous les manifestants, nous n’étions pas au même endroit. J’étais dans la manif, toutes les routes autour de l’Arc étaient fermées, les champs Elysées plus que les autres. Au départ, nous étions peu nombreux mais progressivement le groupe est devenu de plus en plus grand. Et là, on ne sait pas pourquoi —mais on ne m’empêchera pas d’avoir ma petite idée— les forces de l’ordre ont ouvert les Champs-Elysées aux Black Blocs, aux gilets jaunes et autres manifestants.
Il y a eu de la casse ce jour-là c’est vrai. Je ne savais pas que les gens étaient aussi déterminés. J’ai vu des barrières voler, j’ai vu des plaques en métal et des pavés lancés vers les forces de l’ordre mais j’ai surtout vu beaucoup de gens avec les yeux rougis par la lacrymo.
Mes lives en témoignent, je suis contre la violence depuis le début du mouvement mais ce point m’interroge : aurions-nous obtenu quoi que ce soit si tout était resté dans l’ordre ? Nous auraient-ils entendus ?
Vers seize heures on s’était assis en haut des Champs-Elysées pour prendre un peu de repos et grignoter quand les CRS ont décidé de charger une énième fois. L’un d’entre nous s’est levé pour aller voir ce qui se passait et à ce moment-là, il a reçu un tir de LBD dans la cuisse. Lorsque les street-medic sont venus, ils lui ont conseillé de se rendre chez le médecin. Il fallait qu’il dise qu’il s’était blessé en faisant du sport car ceux qui disent qu’ils se sont fait blesser en manif, on les inscrit sur un fichier et le fichier est transmis à la police.

La deuxième fois que je suis montée sur Paris, c’était le 20 avril, je suis partie avec six autres Gilets Jaunes. Lorsque nous avons traversé le parc de Bercy pour rejoindre le point de RV, nous les avons entendus arriver en moto. On nous avait prévenus, « faites attention aux voltigeurs et surtout ne restez jamais seuls ». Un « voltigeur » qui t’envoie des coups, ça peut faire très mal surtout quand ils arrivent avec des matraques ou des barres de fer. En me retournant, j’ai vu des voltigeurs en train de contrôler un groupe qui pic-niquait tranquillement. Le reste des voltigeurs étaient toujours en train de tourner dans le parc. On a pressé le pas pour arriver au plus vite au point de RV en faisant mine d’être des touristes en promenade.
Ce jour-là, on était sur le parcours déclaré de la manif, on ne faisait rien de mal, on ne pensait pas que cela allait dégénérer. Nous étions vraiment nombreux. J’ai vu les forces de l’ordre lancer des bombes lacrymogènes pour nous faire reculer et diviser le cortège. Un black block est passé près de moi et il m’a pris par le haut de la tête en me faisant pivoter : « tourne toi vers la grille du magasin, baisse la tête et ne bouge plus. Fais ce que je te dis. » Je n’ai pas entendu de sommation. J’ai vu les forces de l’ordre charger et une dame a valdingué à quelques pas de moi. J’ai fait ce qu’il m’a dit, je me suis tournée vers la grille, j’ai baissé la tête et je n’ai plus bougé. Je me suis sentie bousculée mais je suis restée paralysée sur place, comme ancrée dans le sol.
Ça m’a paru interminable. J’entendais des gens crier autour de moi, des bruits de tirs, des cavalcades, cette lacrymo qui m’arrachait des larmes comme jamais, puis le calme, les pleurs, les râles. Quand j’ai relevé la tête, j’ai eu l’impression d’être au milieu d’une scène de guerre. Beaucoup de gens étaient à terre, les mains sur les yeux, certains avaient le visage en sang, on entendait des cris, on voyait des gens qui pleuraient, d’autres qui crachaient du sang, il y avait des nez cassés. Je n’avais jamais vu cela auparavant, sauf dans les films. J’ai remonté la rue à la recherche de mes camarades.
C’est la guerre. On est le gibier, ils sont les chasseurs. Ils nous laminent et ils font tout pour ne pas que les image paraissent au grand jour. Les informations sont filtrées, on est surveillés sur le net. Certains de mes lives ont disparu, ils ont été effacées par Facebook. On n’a pas accès à la vérité sauf à être sur place directement.
Vous savez ce qu’on peut faire avec un tampon hygiénique ou serviette dans une manif ? C’est une des choses qu’on apprend quand on est gilet jaune. Un tampon, l’avantage c’est que si vous vous trouvez avec un trou de LBD dans la peau, ça peut servir à boucher le trou et arrêter l’écoulement du sang. C’est ce genre de truc qu’on apprend avec l’expérience. On sait qu’il vaut mieux partir en manif avec des capsules de sérum phy, des lunettes de plongée ou un masque de protection. On apprend à se protéger.
Même avec toutes ces protections, il ne faut pas croire qu’on s’en sorte indemnes. A force de bouffer de la lacrymo dans les manifs, on a des séquelles forcément. Je ne porte jamais de masque ni de lunettes, à quoi bon, s’ils veulent, ils te prennent tout et tu te retrouves sans rien.
Le 20 avril, en revenant de Paris, je me suis retrouvée avec un voile permanent sur l’oeil droit puis des maux de tête épouvantables sont apparus. Au même moment, des organisateurs sur Paris m’ont demandé de leur signaler si des gens du QG avaient des problèmes pulmonaires ou de cataracte. J’ai répondu par l’affirmative. Lorsque j’ai été consulter une spécialiste, elle m’a dit qu’elle avait rarement vu ça. Au début je ne lui avais pas précisé les circonstances de l’accident. Lorsque finalement j’ai expliqué que mon problème était survenu suite à une manifestation à laquelle j’avais participé en tant que gilet jaune et lorsque je lui ai raconté comment nous avions été gazés par les forces de l’ordre, elle s’est montrée estomaquée qu’on puisse faire cela à son peuple. J’ai été opérée d’urgence. Suite à cette opération, j’ai contracté une inflammation de la paupière et j’ai de nouveau été mise en arrêt maladie. Je suis en CDI intérimaire. L’entreprise chez laquelle j’avais été envoyée en mission, m’avait proposée fin d’année 2018 de passer en CDI intérimaire en me promettant un contrat d’embauche. Mais un jour, pendant mon arrêt, je suis passée dire bonjour aux copains sur le rond-point de l’aire de pesage de Molsheim. Une collègue est passée et elle a immédiatement contacté mes supérieurs pour dire qu’elle était choquée de me voir chez les gilets jaunes alors que j’étais en arrêt. Qu’en avait-elle à faire ? C’est ma vie privée, j’en fais ce que je veux. Toujours est-il qu’elle a présenté les choses de telle façon auprès de ses supérieurs que mon contrat n’a pas été renouvelé. C’est ce qui se passe quand on est gilet jaune. Ta vie bascule du jour au lendemain parce que tu te bats pour un avenir meilleur pour tous. Elle m’a retiré le pain de la bouche alors que je me bats aussi pour elle et sa famille.
Ça n’enlève en rien ma motivation. Je mesure la chance que j’ai d’avoir été opérée. Les autres me disent : « prends soin de toi, repose toi, tu viendras nous voir ensuite » mais c’est plus fort que moi, je retourne sur le QG. J’évite juste d’aller au contact avec les forces de l’ordre.
Désormais, je sais qu’ils peuvent vriller méchamment.
Récemment maman m’a dit : « tu me manques ». Avant, nous avions un rituel, chaque semaine, je l’emmenais faire ses courses au magasin. Depuis que je me suis investie dans le mouvement, je n’ai plus le temps de faire les courses avec maman. J’ai demandé à ma sœur de le faire à ma place. La plupart des gilets jaunes sont comme moi, ils sacrifient pour un temps leur vie de famille, leurs loisirs mais au bout d’un temps ça pèse, forcément, on a le sentiment de ne plus avoir de vie à soi.
J’ai promis à maman que je retournerai bientôt faire les courses avec elle. C’est ce que je fais maintenant depuis mon opération. Maman comprend mon engagement mais elle est inquiète lorsque je monte manifester à Paris.
On est nombreux à ne pas vouloir lâcher. On ne parle plus beaucoup de nous. Ils disent que le mouvement est mort mais on leur a prouvé le contraire, le week-end du 14 juillet. C’est mon plus beau Paris. Ils avaient voulu bannir tout ce qui était jaune du cortège officiel. Les force de l’ordre filtraient les passants. Ceux qui portaient du jaune sur eux devaient le recouvrir, ils déchiraient les ballons jaunes et confisquaient les banderoles, les gilets mais aussi les bouteilles d’eau. Je me souviens, nous étions en pleine sécheresse et ils accumulaient une montagne de bouteilles d’eau aux barrages. Les gens passaient, laissaient leur eau et devaient en racheter à prix d’or sur les Champs-Elysées. Ce gaspillage, c’est vraiment incroyable.
Ils ont tout fait pour éviter notre présence mais lors du passage du petit prince, on était là, on était nombreux à le huer et à lui montrer des doigts d’honneur. Notre petit prince a dû chercher les diamants de sa couronne au fond de son slip car il a eu l’honneur d’être le premier président français à se faire siffler et huer de la sorte lors de son passage sur les Champs. J’ai des vidéos pour témoigner de cela, c’était bien le petit prince qu’on huait, lui et personne d’autre. Le lendemain, les médias ont prétendu le contraire, ils ont dit que nous avions sifflé le passage du contingent militaire mais c’est faux. J’ai la preuve sur mes lives que lorsque le contingent est passé, tout le monde a applaudi pour rendre hommage aux forces militaires. Nous savons faire la part des choses.
Pour moi, c’est le plus beau des Paris. Les gens étaient là, ils sortaient des banderoles d’on ne sait où, avec les slogans des gilets jaunes et cette question qui revenait en boucle « où est Steve ? » Je voyais des slogans fleurir partout parmi les spectateurs, j’entendais autour de moi crier « Révolution », nous étions nombreux disséminés dans la foule, nous étions là, une force encore vivante. J’en avais des frissons sur tout le corps.
Ce 14 juillet restera pendant longtemps dans mes souvenirs. Mon seul regret c’est de ne pas pouvoir le raconter un jour à mes petits-enfants.
Il y aura d’autres manifestations. On ne lâchera rien. Nous aussi nous savons tenir le cap et vu ce qu’il annonce comme prochaines mesures, le combat est loin de finir.
« Seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin.
Vivre et non survivre.
Force et honneur »,
voilà ma devise gilet jaune. Quelques-uns de ces mots sont inscrits sur mon gilet. Ce gilet c’est ma relique. Il m’a accompagné sur tous les QG, dans les opérations, dans les manifs, j’arrive toujours à le planquer pour qu’on ne le trouve pas et surtout qu’on ne me le confisque pas. Sur le dos, j’ai dessiné un mouton qui fait le doigt d’honneur, une manière de dire qu’on n’est pas des moutons et puis devant, j’ai l’emblème de notre rond-point, un cœur gilet jaune, celui qu’on a depuis le début. Je compte le faire floquer sur mon gilet à l’occasion. J’ai fait passer mon gilet jaune à la machine une paire de fois, j’étais bien obligée, il empestait le gaz lacrymogène. Mais je me dis que le jour où je verrai la fin du mouvement, j’arrêterai de le laver pour garder l’odeur de la manif incrustée dans les fibres du gilet.

Paroles de Véro R.
Mise en écriture : Myriam Dhume-Sonzogni
Print Friendly, PDF & Email
error: Contenu protégé !!