Arnauld | portrait

Les humains m’ont souvent trahi, les animaux jamais.

Arnauld, 21 juin 2019

La première fois que je vois Arnauld, c’est au QG des gilets jaunes, un dimanche de janvier. Il est assis près de la porte ce qui le rend destinataire de mon premier bonjour. Deux choses me frappent chez lui, son sourire quand il enlève son masque et sa façon très calme de se tenir tandis que son épouse raconte l’injustice à laquelle ils continuent de faire face.
Chez Arnauld, il y a deux chiennes shih tzu qui ne se font pas oublier et un chat installé en hauteur sur une sorte de nid en chanvre. Il m’observe, prend la tangente et s’enfuit dans l’escalier tandis que les deux chiennes s’installent à mes pieds, alternant léchouilles et grattouilles sur mes chaussures et mes orteils. C’est amusant parfois dérangeant, pour les occuper Arnauld les prend sur les genoux ou les envoie courir dehors dans le jardin en les morigénant avec tendresse.

Quand je dis que ce sont mes filles, j’exagère à peine. Elles sont là et remplissent la maison de vie comme le ferait un enfant. Le matin, quand je me réveille, ils sont tous les trois allongés près de moi, les deux chiennes et le chat. Ils comprennent tout. La plus âgée, Maya, souvent, elle vient s’installer là où j’ai mal. Je sens sa chaleur et ça me fait du bien.
L’humain m’a souvent déçu alors je me suis raccroché à mes bêtes. J’ai eu des chiens, des chats, des poissons, j’ai eu des perruches aussi. Il y en avait jusqu’à deux-cents qui volaient dans la grange, j’en nourrissais certaines à la main. J’ai arrêté les perruches quand notre maison a brûlé. J’ai tout vendu à ce moment-là.
J’ai eu des lapins aussi, ceux-là, je les élevais pour la viande. Les mères, je les gardais en clapier mais les petits, je les laissais gambader dans le parc. Cela faisait partie de mon projet à une époque, monter une ferme de lapins, volailles et autruches, un élevage bio dans le respect des animaux. J’avais déjà commencé à prospecter pour un terrain mais il y a eu la maladie et j’ai dû tout arrêter.
Au départ, je voulais faire paysan. Mon père était mécanicien. Je le vois encore revenir du travail, les mains pleines de cambouis. Je me suis toujours dit que je préfèrerais avoir les mains dans la merde que les avoir dans la graisse. En 1993, quand j’ai terminé mon BTS agricole, j’ai essayé de monter une ferme d’élevage mais c’était l’époque de la maladie de la vache folle et je n’ai pas obtenu les prêts de la banque. Quand je suis parti faire mon service militaire en Allemagne, j’ai vu passer une annonce pour une formation de conducteur de bus alors je me suis proposé. C’est comme ça que je suis rentré à l’armée. J’y suis resté pendant seize ans. A l’armée, ce qui m’a plu, c’est l’esprit d’entraide et le goût de l’effort. On apprend à connaître ses limites et on va au bout de soi-même. A l’époque, je courais tous les jours, je faisais soixante kilomètres par semaine. J’étais sportif. Je ne dirais plus ça maintenant.
A cette époque, j’aurais donné ma vie à la France. C’est une chose que je ne ferai plus aujourd’hui.
Je me suis senti trahi. Tant que vous restez dans le moule, vous êtes l’un des leurs et on vous soutient. Dès que vous sortez du moule, il n’y a plus personne pour vous aider, vous êtes rejeté hors du ban de la société. En 2008, j’avais trente-huit ans, je suis tombé malade. Je suis diabétique de type 1. C’est une maladie auto-immune c’est-à-dire que dans mon cas, les anti-corps s’en sont pris à mon pancréas puis à mon système nerveux. Mon diabète est d’autant plus grave que je ne ressens pas les crises. Je ne sais pas si je suis en hypo ou en hyperglycémie, tout d’un coup, ça m’arrive je tombe d’un coup. Entre mars 2009 et juillet 2010, j’ai été hospitalisé quatorze fois. Depuis, j’ai un capteur vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est lui qui me signale les moments de crise. Depuis deux ans, je suis diagnostiqué de la maladie de Stiff-man dite encore maladie de l’homme raide. Par moments, mon corps devient raide, j’ai des crampes à répétitions et je ne peux plus bouger. Cela s’accompagne de douleurs insupportables dans tout le corps. Généralement, le matin, ça va mais au fur et à mesure de la journée, les douleurs s’accroissent et l’après-midi, je ne peux plus bouger tellement j’ai mal. La maladie de Stiff-man est une maladie rare, on n’est que 75 à 80 à l’avoir en France. Généralement, les médecins mettent du temps à mettre un nom sur les symptômes, pour moi, ça a pris cinq ans, avant on me renvoyait que c’était dans ma tête, on me disait d’aller voir un psy.
La maladie, ça vous met à côté de la société, ça vous éjecte à tous les niveaux. Les autres vous jugent, ils vous évitent. Au boulot, quand je me piquais pour surveiller ma glycémie, on me traitait de drogué. On me mettait à l’écart. C’est comme ça dans le monde militaire, vous n’avez pas le droit d’être fragile. C’est la règle au boulot, c’est la règle dans la société, quand on ne rentre plus dans le moule, on se trouve éjecté du jour au lendemain, on ne voit plus personne.
En 2009, j’ai été placé en invalidité. Du jour au lendemain, mon revenu a baissé vertigineusement. Actuellement, je touche une petite retraite à laquelle s’ajoute mon assurance d’invalidité, le tout correspondant à la moitié de mon revenu d’avant.
Mon épouse travaille dans une usine de fabrication de panneaux voltaïques à quarante minutes de trajet d’ici, elle est en trois-huit, parfois du matin, parfois du soir, le rythme la déboussole complètement. Avec son salaire et ma pension, on doit tout payer, les dépenses quotidiennes, les taxes et le remboursement de la maison. On pourrait vendre bien sûr mais après ? Qui accepterait de nous louer un appartement compte-tenu de ma situation ? Pour moi, c’est important de me dire que je laisserais quelque chose à ma femme en cas de pépin.
Le handicap, c’est une profonde injustice. On paie une double peine. On doit se battre pour sa maladie mais on doit tout autant se battre par rapport à la société pour se faire reconnaître au niveau social, administratif et bancaire. C’est lourd à porter.
En 2014, j’ai fait une grosse dépression. Ce qui m’a permis de tenir, c’est ma femme et aussi mes animaux. J’ai puisé de l’énergie en eux. C’est bien simple, je suis tombé tellement bas que maintenant, je n’arrive tout simplement plus à déprimer. Maintenant, il peut se passer quoi que ce soit, ça ne me touche plus. Je prends un coup et je me relève. De toute façon, je n’ai pas le choix, de toute évidence, Il ne veut pas de moi là-haut. En ce moment, j’essaie de profiter de la vie. Je regarde vers devant et non pas vers l’arrière. J’en ai pris conscience très récemment. J’ai zappé le passé, je n’enregistre plus ce qui est derrière moi. C’est une nouvelle façon de voir les choses. Je sais qu’un jour certainement, je me retrouverais en fauteuil roulant alors pour l’instant, je vis le présent, j’essaie d’être optimiste.
Je puise de l’énergie dans la nature. Une chose que j’aimerais, c’est pouvoir retourner pêcher. J’ai toujours adoré ça. Dans le village il y a une petite rivière, je la connais par cœur, je sais précisément où se cachent les truites.
Depuis toujours, je me suis raccroché à la nature et aux animaux plutôt qu’aux hommes. Les humains m’ont souvent trahi, les animaux jamais.

Les gilets jaunes, ça m’a ramené un peu de fraternité, ça m’a sorti du repli. Je vivais tout seul entre quatre murs, aucune visite jamais, les voisins, je ne les connais pas ou à peine, pour eux, je suis un élément importé, ils ne me calculent pas, c’est comme ça dans la vallée. Quand j’ai rallié le mouvement des gilets jaunes, ce qui m’a fait du bien c’est de sortir de chez moi, de rencontrer d’autres personnes. Je ne me suis jamais senti jugé, pour moi, c’est une chose essentielle.
J’ai donné des petits coups de main quand j’étais à même de le faire. J’ai participé à la construction du QG, forcément ça crée du lien, maintenant encore, après chaque manif, on est à quelques-uns, on se retrouve chez les uns chez les autres, on reste soudés. Quand je suis hospitalisé, à chaque fois, je reçois des messages de soutien des amis gilets jaunes, ça fait du bien, ça donne du courage.
J’ai fait partie du bureau de l’association au début quand elle s’est montée. J’ai quitté le bureau récemment pour des différences de point de vue. Je reste dans l’association gilet jaune mais je n’ai plus envie de m’impliquer dans le bureau. Il y a trop de mollesse à mon goût, les gens affirment leur volonté de faire quelque chose mais au final rien ne se passe. C’est bien simple, en janvier, on était la première association de gilets jaunes à se monter. L’association des Vosges s’est montée après nous. Ils sont plus de 2600 et nous on est 45. Les forces ne sont pas là, on a trop trainé à lancer des actions.
Beaucoup de personnes au sein de l’association pensent qu’il faut s’investir dans les municipales. Je ne suis pas entièrement d’accord avec ça. D’un côté, je trouve que c’est bien de se battre localement. On le voit bien, notre vallée se meurt, il n’y a plus de travail, plus d’écoles, les gens quittent la vallée en masse, il n’y a qu’à voir le nombre de maisons mises en vente ces temps-ci, il y en a de plus en plus. Se battre pour la vallée oui mais je ne crois pas qu’on va changer les choses à partir des mairies. On voit bien que les maires ont de moins en moins de pouvoir d’action. Récemment, je suis allé à la réunion pour le service de l’eau à Saâles. Dans sept ans, la gestion de l’eau sera confiée à la COM-COM, les mairies seront complètement dessaisies de cette question. On paiera plus, c’est certain, pour un service qui fonctionnera peut-être moins bien.
De façon globale, je ne crois pas à la politique. J’ai toujours voté mais je ne suis pas dupe. Dans la politique, ils sont tous pourris, ils finissent tous par chercher leur propre avantage. Pour moi, ce qu’il faudrait avant tout, c’est enlever tous les privilèges. Je ne comprends pas qu’on débourse encore 3,9 millions d’euros par an pour la retraite de Giscard.
Le sujet principal pour moi c’est l’injustice fiscale et financière. On nous demande sans cesse de faire plus d’effort alors qu’eux n’en font pas.
Je suis pour une égalité renforcée. Ce qu’un français touche, tous les autres dans la même situation doivent le toucher. Inversement, tout le monde doit payer des impôts proportionnellement à sa situation. Un exemple, je connais quelqu’un qui a la même maladie que moi. Il était ouvrier communal, il est en invalidité, il touche pratiquement son salaire à l’heure actuelle alors que moi, je touche moins de la moitié de mon salaire précédent. Ce n’est pas juste et pas acceptable. Egalité, liberté, fraternité, c’est bien la devise de notre République, alors quoi ?
Le grand débat c’était du flan. L’Etat a cherché à nous endormir après avoir cherché à diviser. Il a donné 100 euros de prime à certains mais pas à tous. Ma femme, par exemple, elle est en CDI, elle n’en a jamais vu la couleur bien qu’elle ait un salaire minimum.
C’est fait exprès. On cherche à nous affaiblir en nous divisant et en nous faisant passer pour des casseurs.
Du fait de ma maladie, je n’ai fait aucune manif. Mon épouse a fait la plupart des manifs. Elle a été à Strasbourg, à Epinal, à Belfort, à Paris, à Saint-Dié. Avant les gilets jaunes, elle n’avait jamais manifesté. Elle me raconte l’ambiance, l’énergie qui se dégage des manifestants mais aussi l’attentisme des forces de l’ordre. Le 16 mars à Paris, elle a été choquée de voir des gens casser des panneaux, des vitrines devant une ligne de CRS qui regardaient et laissaient faire. Ils ont des ordres d’en haut pour ne pas intervenir, ça ne peut pas s’expliquer autrement. Je me demande même parfois si les casseurs ne sont pas des gens payés par le pouvoir pour discréditer le mouvement. Ça ne m’étonnerait pas.
Moi, je crois que la seule voie possible pour en sortir c’est la révolution. Il faudrait qu’on mette en place une sixième République. Pour le peuple, par le peuple. Une sorte de démocratie directe où les postes de responsabilité seraient tournants. Dans notre association, il y a trois présidents, trois trésoriers, trois secrétaires. C’est une façon qu’on a trouvée de partager le pouvoir. Je trouve ça bien que tout ne soit pas concentré dans une seule main.
Depuis que je suis chez les gilets jaunes, je réfléchis plus à ces questions. Je m’informe, j’essaie de comprendre comment tout cela fonctionne, je me déplace davantage aux réunions publiques. Je suis plus actif et plus curieux de comprendre. On peut dire que le mouvement m’a ouvert l’esprit et sorti de mes quatre murs.
Je vais voter dimanche pour les européennes mais sans grande illusion. Je suis ce qu’on appelle un eurosceptique, je crois que l’Europe nous tue à petits feux. Ça ne peut pas fonctionner, on est trop nombreux pour s’entendre, en plus, on n’a pas la même culture entre les pays de l’Europe de l’ouest et ceux de l’Europe de l’est. On s’est agrandi trop vite après la chute du mur de Berlin, on a accepté de faire entrer des pays qui n’avaient ni les mêmes règles ni les mêmes avantages sociaux sans exiger qu’ils s’alignent sur des règles communes. Au lieu de nous faire aller vers le haut, ça nous a tiré vers le bas. L’Europe nous affaiblit. En ce moment, elle enlève de l’argent aux agriculteurs pour le donner aux migrants. Je ne suis pas d’accord avec ça. Je trouve qu’on ne peut plus accueillir autant de migrants, ils viennent chez nous, ils restent et finissent par piquer nos emplois. Je sais qu’on ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. De discuter avec les gilets jaunes, ça m’a permis d’avancer sur cette question. Avant, je mettais tous les migrants dans la même catégorie, maintenant, je distingue ceux qui viennent pour des raisons politiques du fait de la guerre ou des persécutions et ceux qui viennent pour des raisons financières, les migrants économiques. Ce n’est pas la même problématique, c’est ce que j’ai compris en discutant avec les autres.
Je peux dire que ce mouvement m’a permis de m’ouvrir davantage. Quand vous êtes seul entre quatre murs, forcément, vous avez les idées qui tournent en rond. Le fait de côtoyer du monde, je me suis senti revivre. Maintenant, j’ai envie de faire des choses nouvelles, j’ai envie de profiter de tout ce qui peut continuer à m’ouvrir davantage. C’est une chose que je n’aurais pas dite il y a seulement six mois.
Transmettre à d’autres des connaissances que j’ai pu acquérir dans le domaine de la nature ? pourquoi pas si la chose était bien préparée en amont.
Pour moi, c’est sans doute la chose la plus importante à préserver, je tiens à mon patrimoine, j’ai envie de pouvoir transmettre à mon neveu une planète sur laquelle il fasse bon vivre. Que la biodiversité soit préservée, c’est la priorité aujourd’hui.
Je sais d’où je viens, de la terre, c’est une chose que je ne peux ignorer, c’est un des axes de ma vie.

Paroles de Arnauld
Mise en écriture : Myriam Dhume-Sonzogni
 
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