Sylvain | portrait

«La rage que j’accumule se transforme en détermination.»

Ma première conversation avec Sylvain date du 12 décembre 2018. Je me souviens, j’étais passée au campement des gilets jaunes après avoir emmenée ma fille au bus qui devait la conduire au match de la SIG à Strasbourg. Ce fameux soir où cinq personnes ont trouvé la mort dans la tuerie du marché de Noël de Strasbourg. Ça, bien sûr, je ne l’ai su qu’après. Vers dix-neuf heures, j’étais au rond-point devant le tunnel de Schirmeck et je discutais de politique autour d’une assiette de sanglier aux spätzle qu’on m’avait gentiment proposée. Ce soir-là, Sylvain m’avait parlé du RIC. C’est la première fois où j’en entendais parler et ma première réaction avait été une certaine réticence devant ce que je considérais comme une mesure de type « populiste ». Avec Sylvain, nous avions bien discuté jusqu’au moment d’aborder l’inévitable question des privilèges accordés aux immigrés. Pour Sylvain, à ce moment-là, il fallait d’abord penser à nos SDF, à nos retraités avant de penser aux autres. Sur ce point, je ne pouvais que contre-argumenter et lorsque je l’ai fait, Sylvain m’a écouté sans trace d’agressivité. J’ai trouvé cela honnête. Là où la parole continue de tourner, la porte n’est pas encore fermée, c’est cela même qui m’a fait retourner sur les rond-points. J’ai retrouvé Sylvain au QG des gilets jaunes. Entre-temps, le campement s’est démonté, remonté, aujourd’hui c’est devenu une cabane tout confort sur le rond-point. Nous commençons l’entretien autour d’un café pris sur le bar en bois de palettes. Après une nuit passée au QG avec quelques autres personnes, Sylvain a cherché des croissants pour tout le monde. Des gens entrent, des gens sortent, certains émergent doucement du canapé, font du feu, coupent du bois. De temps en temps, une voiture klaxonne en traversant le rond-point.

Moi, le mouvement, je l’ai rejoint le 21 novembre. Ensuite, je n’ai plus quitté le mouvement. Les gilets jaunes, ça m’a sorti la tête de l’eau. Je venais tout juste de sortir d’une phase dépressive, j’étais ce qu’on appelle un Geek. Quand je n’étais pas au boulot, j’étais sur l’écran le jour, la nuit, j’étais complètement coupé du monde.

En même temps que l’espoir, les gilets jaunes, ça m’a redonné le goût du contact. Je veux dire, pas seulement le contact virtuel mais le contact humain, celui qui met les gens ensemble en vrai, qui les fait s’entraider. C’est une chose que j’avais en moi mais que j’avais perdue, à force de passer mon temps derrière les écrans. Quand la technologie explose, les gens se referment, le contact virtuel finit par remplacer le contact humain, on ne connait même plus son propre voisin. Ici, on croise tout le monde, des jeunes, des vieux, c’est ce qui est bien dans le mouvement, c’est solidaire et multi-générationnel. On retrouve le goût de l’entraide. Des choses toutes simples comme venir couper du bois quand il en faut, ramener du café, des croissants pour ceux qui ont fait la nuit, rassembler des couvertures pour les maraudes. Quand je peux, je sors et je vais chercher des tartes flambées pour tout le monde, c’est pas grand-chose mais je participe, en ce moment, j’ai les moyens.

Actuellement, je travaille dans la boite de mon père, je suis électricien, c’est ma formation de départ. Après avoir le CAP d’électricien, j’ai voulu faire agent de sécurité là aussi, je me suis formé mais c’est un travail ingrat et trop solitaire. La nuit, tu patrouilles au volant de ta voiture, tu n’arrêtes pas, tu passes et repasses toujours par les mêmes endroits. Tu as beau faire ce que tu veux, il y a toujours un moment où tu perds ta vigilance, ça devient dangereux. J’ai arrêté le jour où j’ai failli passer sous les roues d’un camion. Je me suis dit que ça ne valait pas la peine de risquer ma vie, pas comme ça. J’ai passé un CAP mécanique auto, j’ai voulu travailler dans un garage mais je n’ai eu que des refus pour manque d’expérience. Je n’avais pas le choix, j’ai repris la sécurité mais je suis tombé en dépression et il a fallu que j’arrête. C’est là que je suis parti à la légion, c’était mon rêve, je voulais servir mon pays. Je suis resté trois semaines sur Paris, j’ai tenu bon les premiers test mais quand je suis passé devant le médecin, à cause de mon asthme, ça n’a pas été possible de continuer.

Retour à la Sécurité. J’y suis retourné et j’ai bossé pour eux jusqu’à ce que je sois licencié. La boite avait perdu le marché du poste où j’étais affecté. Du coup, je suis allé travailler dans la boite de mon père. Pour l’instant, moi, personnellement, je ne me plains pas, j’ai connu des temps plus durs. Je prends ce qui vient, sans chercher à me projeter dans l’avenir, c’est encore ce qu’il y a de mieux à faire.

Si je suis dans le mouvement, c’est parce qu’il faut que ça change. Il faudrait tout changer. Il y a eu trop d’abus. Pour moi, ça a commencé sous Sarkozy. Du jour où il a pris ses fonctions, il nous a demandé de nous serrer la ceinture et dans le même temps il faisait augmenter son salaire de soixante-dix-pour-cent. Lui et les autres, ils ont consumé le pays. L’armée, l’école, les hôpitaux…on nous dit qu’il n’y a plus assez de moyens, où va notre argent, où vont nos impôts ? Comment se fait-il qu’on demande aux retraités de payer pour les jeunes alors qu’ils ont cotisé toute leur vie ? Comment se fait-il que les produits de première nécessité ont tellement augmenté qu’une famille ne s’en sorte plus avec 2000 euros ? Comment se fait-il que les riches deviennent de plus en plus riches alors que la misère s’agrandit ? Ce n’est plus même une crevasse, c’est un véritable canyon qu’il y a aujourd’hui entre la France d’en haut et celle d’en bas. Comment voulez-vous qu’on ait encore confiance ?

Le grand débat, c’est de l’enfumage. On va peut-être nous donner des miettes mais au fond ça ne va rien changer. On va continuer à prendre des impôts aux plus pauvres sans toucher aux impôts des plus riches. Je ne suis pas contre le fait de payer des impôts, je suis même pour le fait que tout le monde paie des impôts par rapport à son niveau de vie de réel. Ça peut être un euro symbolique, c’est déjà une contribution. Mais il faudrait que ce soit transparent et surtout équitable. Je voudrais savoir où vont nos impôts. On nous dit qu’il faut une transition écologique, là aussi je suis d’accord, mais pas dans ces conditions. Il faudrait que chacun contribue à la transition selon ce qu’il pollue. Il ne faut pas rêver, les cargos, les avions, ça pollue bien plus qu’une voiture, il faudrait davantage les taxer. Je suis pour l’écologie mais pas au détriment de l’égalité sociale.

Il faudrait tout changer. Il faudrait donner plus de poids au peuple dans le pays. On réclame le RIC pour pouvoir décider par nous-même, on réclame du pouvoir d’achat pour pouvoir vivre dignement, que chacun puisse travailler, payer des impôts, faire ses courses et partir en vacances sans avoir à compter chaque centime. On réclame la fin de la corruption et l’arrêt des délocalisations d’entreprise. Il y aurait du travail pour tout le monde si on s’en donnait les moyens.
On est là, on reste visible, le mouvement ne s’essouffle pas, contrairement à ce qu’on dit. Pour l’instant, on n’a obtenu que des miettes mais c’est là, ça avance à pas de souris. Notre idée de RIC commence à être reprise par les partis politiques. Je suis sûr que notre mouvement restera dans les annales et qu’on en parlera un jour dans les écoles. Ce que j’aimerais qu’on retienne, c’est qu’on a réussi à changer les choses tout en étant pacifiques. Notre force, elle est là.
Ils veulent diaboliser le mouvement, ils veulent faire dire qu’on est violents mais il y a des images qui ne trompent personne. Une vieille dame bousculée par les CRS, des manifestants mains en l’air, tirés au flashball, des street medic matraqués alors même qu’ils portaient assistance à personne en danger… les images sont là et elles montrent bien de quel côté se trouve la violence.

Actuellement, partout dans le monde, des Etats nous soutiennent. Le Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU demande urgemment à ce que la France approfondisse les enquêtes sur les cas rapportés d’usage excessif de le force contre les Gilets jaunes depuis le 17 novembre. C’est sur la page Facebook du syndicat France police/ policiers en colère. Les français, champions du monde de la Révolution Française, c’est ce qu’on dit de nous dans le monde, notre mouvement s’étend, il devient contagieux. C’est pour ça qu’on ne peut pas s’arrêter là. On ne peut pas le faire maintenant, déjà il y a eu trop de blessés, rien que pour eux, il faut qu’on continue. Il faut continuer de montrer notre mécontentement de façon pacifique sans violence.

Je ne suis pas allé manifester à Paris. Je suis allé sur Strasbourg mais pas sur Paris. J’aurais trop peur de mes réactions. Avant de devenir agent de sécurité, j’étais quelqu’un d’impulsif, je réagissais au quart de tour. Après, forcément, j’ai pas eu le choix, il a fallu que j’apprenne à me contenir. Aujourd’hui, je peux dire que je suis quelqu’un de pacifique mais devant certaines situations, je sais que je ne pourrais pas faire autrement que de réagir. Si je vois devant moi une personne âgée se faire bousculer par les forces de l’ordre, obligé je réagis.

En décembre, je suis allé manifester à Strasbourg. C’était la première fois, j’ai trouvé ça incroyable. On défilait dans la rue et, aux fenêtres, il y avait des gamins qui nous faisaient des signes pour nous encourager. Quand on est passé devant l’ambassade d’Algérie, on a vu l’ambassadeur sortir sur son balcon en costard cravate et on a crié ces mots : « on va te renvoyer chez toi ! » Notre slogan, ce n’était pas dirigé contre le fait qu’il soit algérien, on n’a pas crié ça par racisme. Ce qu’on dénonce, c’est le fait qu’il fasse partie de ces gens qui nous coûtent aussi cher.

Ensuite, on s’est dirigés vers le marché de Noël. Ce n’était pas prévu dans le parcours de la manif et aussitôt, les CRS ont eu un mouvement de panique. Ils ont enfilé leur tenue anti-émeute et ils se sont mis en place. Ils nous ont jeté une grenade lacrymogène aux pieds. Pour moi, c’était la première fois. J’ai senti immédiatement la peau du visage me brûler, le gaz est entré dans mes yeux, ça pique et ça fait pleurer. Si tu essaies de mettre de l’eau, c’est pire, la brûlure s’étend sur tout ton visage. Il ne faut surtout pas. J’ai eu la sensation que j’étais en train de me noyer. Je suis asthmatique, j’ai cru que je me noyais, j’ai failli vomir.

Je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Je ne comprends pas pourquoi les policiers ne nous rejoignent pas. Il y a déjà un syndicat avec nous, pourquoi les autres ne font pas pareil ? Je me souviens d’avoir vu sur les réseaux, la séquence d’une gendarmette aidée par les gilets jaunes. Les autres gendarmes s’étaient repliés et ils l’avaient laissée là, en plan au milieu des manifestants. Quelques-uns ont commencé à l’insulter en lui balançant de l’eau mais ils étaient plusieurs à se mettre autour d’elle pour la protéger. Les gilets jaunes lui ont fait une haie pour lui permettre de s’exfiltrer et elle a pu sortir de la foule sans problème. J’espère qu’elle y pensera la prochaine fois qu’elle se retrouvera devant des gilets jaunes, j’espère qu’elle se souviendra de cet acte de solidarité.
La deuxième manifestation à laquelle j’ai participé, je m’en souviens, c’était plus dur encore. Il y avait notre mouvement et à côté il y avait des casseurs qui ont jeté des pétards aux policiers. Ceux-là n’avaient rien à voir avec nous. Quand les CRS ont tiré des grenades lacrymogènes, il y a eu un mouvement de foule, les casseurs sont partis de leur côté et nous, on s’est replié dans la rue piétonne près de la gare. Il y avait une femme avec deux enfants qui sortaient d’un magasin, je me suis avancé vers eux et je leur ai dit : « ne restez pas là, c’est trop dangereux, retournez dans le magasin ! ». A ce moment-là, je me dirigeais vers mon groupe, un CRS est venu par l’arrière et il m’a agrippé par le col. J’ai croisé son regard, mélange de haine et d’épuisement, j’ai cru que j’allais me faire tabasser. Je n’arrêtais pas de dire : « je n’ai rien fait, je suis pacifique! » J’ai essayé de discuter avec lui et il m’a répondu : « on n’est pas pacifique quand on jette des pierres sur les CRS ». Je n’avais pas jeté de pierres, je ne faisais pas partie des casseurs, je lui ai dit : « je vous respecte, à quoi ça me servirait de vous lancer un caillou ? » Moi, je lui disais vous, lui, il me disait tu : « enlève ton gilet jaune et retourne chez toi car y en a marre tous les samedis! » J’avais les mains levés ça ne l’a pas empêché de me mettre un coup de tonfa sur le coude. La tonfa, c’est un bâton en forme de T, un truc incassable qui peut faire des dégâts. Là, rien que le coup qu’il m’a porté, c’était pas grand-chose mais ça m’a brûlé le coude, je l’ai senti passer. Son collègue est venu par la gauche et il m’a arraché le masque. Je suis asthmatique, si on m’envoie du gaz lacrymogène dans le nez, l’effet est pire que chez les autres. J’ai cru qu’ils allaient me mettre en garde à vue. Ils m’ont emmené mais quand on est passé devant mon groupe, les gilets jaunes ont crié : « il est avec nous, laissez-le, il est pacifique ! » Les policiers m’ont relâché. Le chef du bataillon —on voyait qu’il était épuisé et fatigué— nous a crié : « vous voyez pas ce que le président Macron cherche à faire, il nous divise pour mieux régner. » Tout le groupe lui a répondu : « mais alors rejoignez nous, enlevez vos casques et vos boucliers, mettez votre gilet jaune ! »

Bien sûr, il ne l’a pas fait, ill a fait demi-tour avec son bataillon et il est parti. Je sais que ce n’est pas de leur faute, ils ont des ordres, ils obéissent. Mais ces armes qu’ils utilisent contre nous, pourquoi ont-ils le droit de les utiliser ?
Les LBD, ils ne devraient pas pouvoir les utiliser. A l’origine, c’est une arme non létale que les policiers ne devraient utiliser qu’en cas d’extrême urgence pour se sortir de situations dangereuses. Dans les faits, ils les utilisent dans les manifs dans le but de nous blesser. Le flashball c’est une balle en caoutchouc rigide tandis, le LBD c’est véritable douille terminée par un coussinet de caoutchouc dur. Tirer avec un lanceur LBD sur quelqu’un, ça lui crée des hématomes bleus violets presque noirs sur le corps, les marques restent longtemps. Imaginez seulement quand c’est sur le visage…

A côté de cela, il y a les grenades. Celle qu’ils utilisent le plus fréquemment, c’est la grenade lacrymogène, celle-ci on peut la lancer à la main ou avec un lanceur. On l’utilise quand on veut disperser une foule. Son effet est radical, pour les yeux, le nez, le visage, c’est horrible… Il y a aussi la grenade de désencerclement, elle contient de la poudre d’explosif, le TNT. C’est une arme très dangereuse faite pour étourdir et pour blesser, quand on la lance dans les pieds de quelqu’un, il peut perdre son pied ou la main, c’est déjà arrivé dans les manifestations.

Et après on dit que c’est nous qui sommes violents ?

Moi, si je vais dans la rue, c’est pour que les choses changent. Qu’est-ce qu’on va pouvoir laisser à nos enfant si on continue ? Un monde pourri par le pétrole, dans lequel les espèces animales disparaissent de jour en jour ? Un monde où des enfants travaillent au lieu d’aller à l’école ? Où les gens se transforment en esclaves à l’autre bout de la planète pour extraire les matériaux qui serviront à produire des téléphones ?
C’est notre dernière occasion de se rebeller ensuite, il sera trop tard. Mais pour cela, il faut que les gens se bougent en masse. C’est malheureux à dire mais tant que les gens auront quelque chose à manger dans leur assiette, ils ne diront rien, ils laisseront faire.
Moi, j’ai de l’espoir. C’est ce que je veux montrer à travers ce portrait. Je veux montrer à quel point je suis engagé dans ce combat pour changer les choses. La rage que j’ai accumulée au fond de moi, elle se transforme en détermination.

Paroles de Sylvain Pion
Mise en écriture de Myriam Sonzogni


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2 commentaires sur “Sylvain | portrait”

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Mikadiou

Et oui, Sylvain pourrait paraître autant négatif que Nathalie positive. C’est cela les gilets jaunes, la diversité.
Certains voudrait bien ne voir qu’une entité, UN (plutôt que UNE certainement) responsable.
Mais le monde est heureusement comme cela, une somme de personnalités.
On ne veut pas de meilleurs des mondes !!!
Soyons heureux de vivre, uniques !!!

    Myriam Sonzogni - alimentaion du site
    Myriam Sonzogni – alimentaion du site

    Négatif? Ce n’est pas ce que je retiendrai de cette rencontre. Cette rencontre est elle aussi une belle rencontre.

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