Joëlle | portrait

Moi, quand je travaille, je suis payée 1150 euros, je ne peux pas me payer l’équivalent d’un costard.

Joëlle février 2019

Je me souviens de Joëlle, en novembre, sur le rond-point devant le tunnel de Schirmeck. Ils et elles étaient plusieurs à filtrer les voitures. J’ai garé ma voiture plus haut et je suis allée à leur rencontre à pied. C’est la première fois que je m’arrêtais pour discuter. J’avais beaucoup de réticences à l’égard de ce mouvement que je voyais de loin. Joëlle est la première personne avec laquelle j’ai discutée. En la quittant, je suis retournée à ma voiture et j’ai placé un gilet jaune sur mon pare-brise. Pour Joëlle. Parce que la lutte, dont elle témoignait à sa manière, m’avait semblé belle et digne de reconnaissance.
J’ai retrouvée Joëlle en février à la caisse du supermarché. Elle ne m’a pas remise tout de suite puis elle s’est souvenue de moi, la « dame ». Quand je lui ai demandé de faire son portrait, elle m’a dit oui facilement. Je la retrouve chez elle. L’appartement est lumineux. Il donne sur la route mais on n’entend pas les camions lorsque la fenêtre est fermée. Sur le mur, il y a une photo de mariage et le portrait de deux petites filles.

J’étais gilet jaune tout de suite, le lendemain j’étais sur le rond-point. C’est en rapport avec ma situation, la galère, je l’ai vécue. C’est vivre seule avec ma fille, toute la journée au travail et ne pas la voir de la semaine. Toucher son salaire et ne pas réussir à payer ses factures. Etre à découvert une grande partie du mois et trouver ça normal.
Beaucoup de gens le vivent, beaucoup vivent ce que j’ai vécu, ils se plaignent mais ils ne font rien. Ils trouvent ça normal. Chacun est pour soi, quand on rencontre les gens c’est bonjour bonsoir, on ne s’arrête pas, on ne sait pas ce que vit son propre voisin.

Sur le rond-point, on rencontre les gens. Les gens klaxonnent, ils s’arrêtent, ils déposent des croissants, du café, des couvertures. Ça c’était avant, au début. Il y avait même des camions qui faisaient le tour du rond-point en klaxonnant. Au début, ça faisait plaisir, tout le monde nous soutenait. Au début, dès que je pouvais, j’y allais. Le soir, je couchais mes filles et puis je partais. Je revenais le matin vers cinq heures pour les lever et préparer leur petit déjeuner. La nuit, c’est autre chose, il y a une autre ambiance entre nous, on rigole plus mais parfois, faut pas croire, on traverse des galères, ensemble. Vous voulez que je vous montre les photos quand je passe les nuits ? J’ai pas eu de chances faut dire, j’ai passé des nuits quand le QG était en train d’être monté. On campait autour du feu. Une nuit, il n’a fait que flotter, on était trempés jusqu’aux os. Là, plus personne ne rigole au bout d’un moment mais au final, ça fait des bons souvenirs entre nous.
L’important pour nous, c’était de montrer qu’on était là. Toutes les nuits, on était là et quand les gens commençaient à passer à quatre heures du matin, ils voyaient bien qu’on lâchait rien. Ça a crée des liens forts entre nous, ça je n’oublie pas. On a passé le 26 décembre ensemble, chez les uns, chez les autres parce que le QG avait été démonté à ce moment-là.

Mais maintenant, c’est dommage, il y a des histoires. Tout ce qu’on se disait autour du feu devant le tunnel, on s’était dit qu’on ne le répèterait pas. Au final, les histoires sont sorties et ça fait des embrouilles entre les gens. Tellement que sur le groupe, quelqu’un a parlé de démonter le QG. Personnellement, je trouve ça dommage. Je ne suis pas dans le mouvement pour entrer dans les histoires, j’y suis pour faire bouger les choses. C’est ça qui fait plaisir, c’est quand on arrive à faire bouger les choses pour soi-même et pour les gens.

Avec le mouvement des gilets jaunes, on s’est bougé pour la vallée. En décembre, on a fait un marché de Noël sur le rond-point et avec l’argent qu’on a gagné, on a acheté des chocolats et des fleurs pour les personnes de la maison de retraite de Schirmeck. Le sourire des mamies quand on leur a offert les chocolats et les fleurs, franchement, ça fait plaisir à voir. La veille, on avait passé la nuit devant la policlinique de Schirmeck pour protester contre la fermeture qu’ils avaient annoncée. Sinon, on fait des maraudes régulièrement sur Strasbourg pour ramener des couvertures à nos SDF.
Les manifs ? je dis tout de suite, j’en ai faite une, je n’en referai plus, l’adrénaline, j’ai pris ma dose, c’est bon, ça m’a suffi. Franchement, ils prennent trop de risques, les gilets jaunes. Cette fois-là, ils nous ont fait descendre sur l’autoroute direction Haguenau. La BAC nous attendait, on a du remonter, on a essayé de longer une clôture pour trouver un autre chemin d’accès mais on a dû rebrousser chemin. J’ai eu trop peur qu’on se retrouve coincés entre deux brigades. C’est ce qu’on voit en direct sur les réseaux. Les gens se retrouvent pris au piège entre deux cordons de CRS et ils se font asphyxier par des grenades lacrymogènes ou alors c’est pire, on leur tire des balles dans la tête. Moi, c’est simple, j’ai les filles, j’ai mon mari, je ne peux pas prendre de risque. Mon mari est militaire, vous imaginez les conséquences pour lui, si on apprenait que j’étais arrêtée en garde à vue ?
Je ne suis pas faite pour ça. Il y a des gens qui sont fait pour ça mais moi non, les manifs c’est pas pour moi. Si c’est pour avoir la boule au ventre toute la journée, c’est pas la peine. Même si franchement, cette fois-là, je peux dire que c’était une bonne journée, au final.
Mon mari me soutient même s’il n’est pas entièrement d’accord avec le fait d’occuper des ronds-points. Mais le reste de ma famille, ça les dérange que je sois gilet jaune. Eux, ils râlent mais ils ne font rien pour changer les choses.
Il faudrait qu’on soit plus nombreux, on n’est pas si nombreux. Les gens préfèrent rester derrière leurs écrans. Sur le groupe Facebook des gilets jaunes de la vallée, il y a 2000 personnes mais sur le terrain, il n’y en a que trente qui se relaient pour faire tourner le QG. Qu’est-ce qu’ils attendent les autres ?

Moi j’avoue, j’y suis moins ces derniers temps. J’ai ma vie de famille, il faut aussi que je me consacre à ma famille. Mais j’y crois encore au changement. Si on s’y met tous, on peut faire changer les choses. Mais pour cela, il faudrait plus de monde, il faudrait que tout le monde sorte dans la rue. Aujourd’hui, les gens ont peur. S’arrêter même une semaine ? Ils ont peur de perdre leur boulot, peur de ne pas pouvoir payer les traites, les crédits, les gens ont peur. Chacun est retourné dans son cocon.
Ce qui pourrait être mieux, à mon sens c’est que les personnes riches soient taxées comme les pauvres. Les 100 euros qu’ils nous ont donnés, ça ne change rien, il y en a qui le touchent et d’autres qui ne le touchent pas. Après, il y a le grand débat, je n’y crois pas. Avant toute chose, ce qu’il faudrait, c’est qu’ils puissent se mettre à notre place. Quand le président dit : « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » je trouve ça méchant. C’est pas correct de dire ça.

Je suis au chômage depuis octobre. Avant, j’ai enchainé les travaux en interim, de jour, de nuit, souvent, il fallait que je me déplace sur Molsheim. J’ai suivi une formation de cariste et j’ai été embauchée sur une mission. On m’avait prévenue que ce serait dur, dans mon équipe, j’étais la seule femme. Au final, j’ai eu un arrêt de travail, c’est mon dos qui a craqué. Charger, décharger, avec le fenwick ça allait, le pire c’est quand il fallait pousser des rouleaux de gazon au chariot à la main. Soit l’équivalent d’un gazon de stade de foot. Mon dos n’a pas tenu. C’est dommage, j’aimais bien le travail, on était content de moi, j’aurais pu avoir le contrat en CDI. Je suis retournée à la case départ. J’envoie mon CV un peu partout, la plupart du temps on ne me rappelle pas ou alors le poste est déjà pourvu. A choisir, je préférerais en interim, c’est mieux payé. Dans l’agro-alimentaire, c’est là où c’est le mieux payé. On touche la prime de déplacement, la prime d’habillement, parfois on touche la prime de froid ou encore la prime de chaleur quand on travaille en été près des fours.
Moi, quand je travaille, je suis payée 1150 euros, je ne peux pas me payer l’équivalent d’un costard. Et des fois, avec les horaires, je ne vois pratiquement pas ma fille. Je ne suis pas là quand elle se réveille, je ne suis pas là pour la faire manger à midi, je ne suis pas là pour la faire goûter. Le seul moment où je la vois, c’est le soir pour la mettre au lit. Et le dimanche. Parfois, c’est le seul jour où je la vois.
En ce moment, je suis au chômage, je touche 900 euros. Je pourrais très bien me dire : est-ce que ça vaut le coup de gagner 250 euros de plus pour aller travailler ? Pour moi, une vie digne, c’est arriver à s’en sortir en travaillant.

On verra bien ce qui arrivera. Moi, je me dis, de toutes façons, j’y étais, j’ai été parmi ceux qui voulaient changer les choses. Quand ma fille, plus tard, me posera des questions, c’est ce que je lui dirai. J’espère qu’elle sera fière de moi.

Paroles de Joëlle Beaubeau
Mise en écriture de Myriam Dhume-Sonzogni
19 février 2019
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