Autoportrait en goéland – présentation

Au départ, c’est un choc, un besoin d’écrire, une peur d’écrire. Au début c’est réel. Puis, cela en s’éloignant, prend corps : l’abécédaire de l’autodestruction. Au début c’est cela, puis, bien sûr, en écrivant, cela devient autre chose. C’est un roman : Autoportrait en goéland, écrit en 2013.


 

 

      1. goélands

Autoportrait en goéland – extrait

AU REVOIR
Il cherchait quelque chose à dire sur le chemin. C’était difficile, elle marchait en gardant les yeux baissés. Dans un sens, il comprenait.
Ils arrivèrent en bas de son immeuble sans avoir échangé un seul mot. Il restait là les mains dans ses poches, il la regardait de dos composer le code sur le clavier. C’est à ce moment-là qu’il aurait dû partir.
Au moment où il entendit le signal de déverrouillage, la porte de l’immeuble s’ouvrit et une vieille sortit avec un sac de courses à la main. La fille avait déjà disparu dans l’escalier. Il se retrouva comme un con avec une enclume à la place du cerveau. Il sentait le regard de la vieille sur lui, il s’éloigna le plus naturellement possible.
Il n’aurait jamais dû boire autant. Ça ne lui réussissait pas.

BÊTISE
Ils étaient deux en uniforme, une femme, un homme. Quand elle ouvrit, elle sut tout de suite que c’était pour lui. Il n’arrêterait donc jamais de lui créer de l’embarras…
Elle soupira en les faisant entrer.
― Non, il n’est pas là, il doit être en classe. Quelle bêtise est-ce qu’il a encore faite ?
Ce n’était pas une bêtise cette fois-ci. Cette fois c’était pire.
Elle ne pensait quand même pas qu’il irait jusque-là. Détruire oui, c’était une chose qu’il faisait mais ça …
C’était le pire. Elle signa le papier que lui tendait le policier. Elle signa mais précisa cette chose aussi, elle ne voulait pas y être mêlée, il était assez grand pour ça.
Elle n’était pas sa mère, après tout.

CONNARDS
… Il n’y a pas que moi d’accord ? Pourquoi vous n’allez pas leur demander aux autres aussi je vois pas pourquoi moi je devrais payer on était tous les trois avec elle on a juste un peu rigolé ensemble c’est tout. On pensait pas qu’elle l’aurait pris comme ça on l’a pas forcée c’est elle qui a suivi vous avez déjà vu vous une nénette qui suit trois gars sans avoir son idée derrière la tête ? Elle n’avait qu’à pas venir avec nous c’est tout ce que je peux dire, lâchez-moi la grappe LÂCHE MOI JE TE DIS !
C.O.N.N.A.R.D vous voulez que je vous l’épelle ? JE M’EN FICHE JE DIS CE QUE JE VEUX non j’ai pas besoin d’avocat je n’ai rien fait de mal pourquoi vous n’allez pas voir les autres ils mentent tous ELLE ETAIT D’ACCORD MERDE.
Cons vous êtes trop cons. Tous. Depuis le début.

Autoportrait en goéland. 2013

A part entière – présentation

Mon premier roman était un portrait en angle serré. Pour le deuxième, j’ai souhaité ouvrir sur une polyphonie. Faire entendre des voix et des trajectoires. Il y a eu un point de départ, une pétition réelle qui, en réclamant d’ouvrir la mémoire, ouvrait sur une question bien présente. Quelle place donnons-nous dans notre histoire collective, individuelle, à ceux-là qui nous apparaissent plus vulnérables ?

Ce n’est pas une histoire militante, je ne crois pas. C’est pour moi, une façon de donner place à des personnages qui interprètent chacun un morceau de la partition, d’une voix qui leur est propre.

A part entière, c’est le nom de ce roman.

Décembre 2018

le roman “À PART ENTIÈRE
est édité aux éditions la p’tite Hélène.
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A part entière – extrait

Lise n’oubliait jamais la date. Mardi, cela ferait trois ans. Elle allumerait une bougie sur le bord de la fenêtre et s’installerait sur le fauteuil gris du salon. Mathieu ne dirait rien. Il monterait se coucher en faisant mine de ne rien remarquer ou plutôt — non. Il lui demanderait de monter se coucher avec lui. Tu ne vas pas rester là toute la nuit— c’est ce qu’il dirait. Il ne dirait rien de plus. Il attendrait sa réponse avec cette sorte d’affliction dans le regard. Tu te fais du mal— il ne le dirait pas —il ne le disait plus mais ça se verrait encore dans son regard. Il faut bien tourner la page— elle ne supportait plus quand il disait cela.
Où vont-ils si fragiles, ceux-là à qui on a lâché la main au milieu de la nuit ?
C’est une chose qui ne cessait de la hanter. Mardi, cela ferait trois ans. Et pourtant, pas un seul jour ne passait sans qu’elle n’y pense.

C’est pour cela qu’elle avait signé la pétition. ” Parce que, sous aucun motif, la dignité et la valeur des existences humaines ne peuvent se hiérarchiser. Parce que ni hier ni aujourd’hui, il n’est pas de vies minuscules méritant le mépris et l’oubli. ” Les mots avaient réveillé la douleur dans son ventre. Mardi cela ferait trois ans.
Le temps ne changeait rien à la douleur.

Lise. FRANCE : Je signe parce qu’il y a trois ans j’ai eu un bb handicapé qui avait la trisomie 21. J’ai fait une IMG car la société ne supporte pas le handicap et qu’il est temps qu’on accepte les gens différents et qui ne le sont pas tant que ça. Oublier est impossible.

« Vous signez ? »

Laura n’aimait pas mêler les deux, sa vie privée et sa vie professionnelle. Il faudrait qu’elle lui dise, mardi, qu’elle ne souhaitait pas qu’il utilise son adresse à des fins personnelles. Elle cliqua tout de même sur le lien. Cela démarrait par une vidéo, un homme couché et entubé, parlant indistinctement. Un homme comme lui. “En France, 50 000 personnes internées dans les hôpitaux psychiatriques français sous le régime de Vichy sont mortes par abandon, absence de soin, sous-alimentation et autres maltraitances. “
Il y eut un long silence durant lequel on entendit chuinter la respiration de l’homme dans le tuyau puis celui-ci reprit d’une voix faible, éraillée :
«C’est un crime immonde dont nous avons à répondre aujourd’hui…”
La vidéo s’arrêtait sur ses mots. L’homme fermait les yeux comme s’il venait d’accomplir un effort surhumain.

« Vous signez ? »

Ce n’était pas un hasard, bien sûr. Il venait pointer du doigt ce qui s’était passé hier, dans la rue. Comment avait-elle pu être assez naïve pour penser qu’il n’avait rien entendu ?
La veille, ils s’étaient arrêtés devant la vitrine du fleuriste. Il faisait un temps magnifique et en sortant du repas, Stéphane avait dit : « quand il fait beau, j’ai envie de m’acheter des fleurs ».
Ils s’étaient rendus chez le fleuriste près du parc. Stéphane avait demandé à se rapprocher des bouquets placés devant la vitrine. C’est là que la dame l’avait accostée.

Le contact l’avait fait sursauter. La dame lui avait tapoté l’épaule par derrière et elle lui avait souri quand elle s’était retournée. Puis elle avait dit en détachant bien chacun de ses mots : “Ce serait quand même mieux qu’on abrège leurs souffrances une fois pour toutes, non ?”
Au début, elle n’avait pas compris. Jusqu’à ce que la dame pointe explicitement son doigt vers Stéphane : “Ce serait plus facile pour tout le monde, vous ne trouvez pas ?”


samedi, 10 heures

Est-ce qu’elle fera le lien ? Je n’en sais rien mais à vrai dire, je m’en fiche.
C’est faux, je ne m’en fiche pas et pourtant je devrais.
Ce serait bien qu’on abrège leurs souffrances une fois pour toutes. Ce n’est pas parce que je suis en fauteuil que je n’entends pas. J’ai une très bonne ouïe au contraire et j’ai tout entendu. Si j’en ai été choqué ? malheureusement j’ai l’habitude. La moitié de l’humanité est composée d’imbéciles et l’autre moitié de lâches. J’exagère tout juste. Dans la première catégorie, il y a ceux qui vous entourent d’une compassion dégoulinante, ceux qui vous traitent comme des débiles sous prétexte que vous êtes immobilisés sur un fauteuil et ceux qui vous considèrent comme une tare pour la société. Je suis peut-être immobilisé physiquement mais eux, ils sont paralysés du cerveau, c’est ce que je pense.

Marie-Jo aurait rabattu le caquet de cette pétasse. Laura, elle, n’a rien dit. C’est le genre de fille bien élevée à qui on a certainement appris à dire merci lorsqu’on lui crache sur la joue.
C’est à cause de tous ces silences que le monde va si mal. Le silence amplifie toujours le malheur. C’est la raison pour laquelle je lui ai envoyé le texte de la pétition.
Je veux fracturer ce silence qui n’en finit pas de me ronger.

Stéphane C. FRANCE  : Hier ils étaient des exclus de la société, des déchets. Aujourd’hui est-ce que ça a changé ? nous sommes toujours considérés comme des assistés, des citoyens sans voix murés dans le silence.

Damien sut immédiatement que n’était pas un hasard. Mémé lui avait souvent parlé de son frère. Si elle avait eu un fils, elle l’aurait appelé Jean-Loup comme lui. Pour une fille, bien sûr, c’était inadéquat. Elle avait appelé sa fille—la mère de Damien— Paulette.
Quand elle parlait de Jean-Loup, Mémé avait les larmes aux yeux. Elle disait toujours qu’elle aurait aimé pouvoir se recueillir sur sa tombe et pourtant, le jour où Damien lui avait proposé de l’emmener voir l’hôpital où était mort son frère, elle avait refusé. « Il est trop tard maintenant. On ne peut plus rien y pour changer. » Damien n’avait pas insisté. Aurait-il dû le faire ?

Aujourd’hui, il y avait cette pétition appelant à rendre hommage aux personnes comme lui. “Or, qui se souvient de ces victimes ? Quel acte symbolique a été posé dans notre pays pour perpétuer leur mémoire ? Aucun. Nous ne pouvons plus accepter ce silence ! Alors qu’en Allemagne un site commémoratif dédié aux victimes handicapées des crimes d’euthanasie commis par le régime nazi, va ouvrir ses portes en 2014, la France n’a-t-elle pas le même devoir de mémoire et de respect pour ces innombrables victimes ? Le pays des droits de l’Homme peut-il s’exonérer d’un mémorial aussi symbolique qu’utile pour les prochaines générations comme pour la mémoire des victimes? »

Damien clique pour signer la pétition. Il inscrit son nom, son prénom et rajoute un commentaire. “Pouvez-vous diffuser ce texte auprès de vous?” Il réfléchit et se dit que cela intéressera certainement Vincent. Après tout, lui aussi pourrait se sentir concerné.

Damien FRANCE : Je signe en souvenir du frère de ma grand-mère mort pendant la guerre dans un hôpital psychiatrique. Sa mémoire oubliée par une partie de sa propre famille.

Pour l’instant, Vincent regarde son fils descendre l’escalier de l’école. Nathanaël le fait sans hâte et sans lever la tête. Marche après marche, comme si sa pensée supportait chacun des mouvements de son pied. La descente occupe son esprit entièrement. Son fils est un sage qui s’ignore. C’est ce que se dit Vincent chaque fois qu’il s’efforce de vivre l’instant présent avec la même intensité. Regarder son fils sans aucune autre pensée que celle-ci, le regarder descendre et c’est tout, sans rien projeter sur la minute à venir.

Son fils aura douze ans demain. Il ne réalise pas encore. Vincent se dit que c’est passé à la vitesse d’un train lancé à folle allure. Les enfants grandissent trop vite, tous, même ceux qui traînent en chemin. Ceux-là comme les autres grandissent et finissent par devenir trop lourds pour être portés. On se dit la chose avec soulagement : «ceux-là comme les autres grandissent…» pour les autres aussi, ressent-on dans le même temps comme une pointe de nostalgie ?

Le portable vibre dans sa poche. Damien lui a envoyé un message : RV quelle heure demain ? Vincent espère que, demain au restaurant, Damien ne va pas remettre l’affaire sur le tapis. Il est vrai qu’il avait répondu assez vertement à son message. De fait, Vincent n’avait pas apprécié qu’il lui envoie ce mail autour de cette pétition. Il n’avait surtout pas apprécié son commentaire : «je suis sûr que tu te sentiras concerné, toi aussi». Pourquoi se sentirait-il concerné par ce qui s’est déroulé plus de cinquante ans en arrière ? Pourquoi, du simple fait que son fils est trisomique, se sentirait-il plus concerné qu’un autre?
Il lui avait dit qu’il pouvait aller se faire voir, il ne signerait pas la pétition. Ni celle-ci, ni une autre, il ne se sentait tout simplement pas concerné.

Vincent range le portable dans sa poche. Il embrasse son fils et salue d’un geste l’enseignante.


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