Kathie | portrait

N’oublie pas pourquoi tu es sortie le 17 novembre

fin mars 2019

Kathie m’a donné rendez-vous chez son amie Caro. Elle vient me chercher au parking sous une pluie battante. On marche, une porte s’ouvre, on entre, on n’est pas obligés de retirer ses chaussures. Chez Caro, le thé nous attend. C’est le nouveau quartier général du groupe, un lieu de passage et de ralliement. La fille de Caro rentre, s’installe sur le canapé, son fils répare l’ordinateur de Kathie. Il y a Thierry qui occupe une chambre le temps qu’il faut. Il arrive, s’installe et nous écoute discuter. C’est bruissant, circulant, aussi animé qu’un rond-point.

On nous accuse d’avoir brûlé le QG mais ce n’est pas nous. En réalité c’est l’inverse, ce vendredi-là si nous bloquions le tunnel c’était pour réclamer que le bail du terrain nous soit renouvelé. Nous n’avions aucun intérêt à le voir brûler. La vérité c’est que ce soir-là, nous avons perdu plus qu’une cabane, nous avons perdu notre deuxième chez -nous, celui où on savait qu’on pouvait venir à toute heure retrouver l’un, retrouver l’autre. Qu’on puisse imaginer que nous soyons les incendiaires de notre propre maison, rien que ça, ça me retourne la tête.

Ce soir-là, c’était la première fois qu’on ne dormait pas sur place. Il n’y avait plus de bois dans la réserve, on n’avait pas le choix, à deux heures du matin quand on a terminé de bloquer le tunnel, on est partis. Le QG a brûlé à 4 heures.
J’avais un pressentiment. Il n’y avait plus rien dans la cabane, tout avait déjà été emporté. Ça c’était fait de jour en jour, les gens étaient venus récupérer leurs affaires, ils enlevaient les tables, les canapés, la gazinière et on ne pouvait rien faire. A la fin, la seule chose qui restait encore, c’était le fauteuil roulant qu’on nous avait donné pour la maraude. Celui-ci, c’est un rescapé. Les incendiaires ont pris soin de le sortir à l’extérieur pour ne pas qu’il brûle avec le QG.

Le soir de l’incendie, j’ai pris des photos de l’intérieur de la cabane. J’ai montré les photos aux autres et j’ai dit : « dites au revoir au QG, si ça se trouve, vous ne le reverrez plus. » Le samedi, je ne savais encore rien de ce qui s’était passé mais c’est comme si je le sentais. Je me suis mise au ménage comme à chaque fois que j’ai la tête à l’envers. Mon téléphone n’arrêtait pas de biper mais je refusais de regarder mes messages. A midi trente, c’est là que j’ai appris la nouvelle. Un copain camionneur était passé sur le rond-point à quatre heures vingt et il avait filmé la cabane en feu.
Ce samedi-là, le lendemain de l’incendie, je n’ai pas voulu rejoindre les autres au tunnel. J’avais trop peur de m’effondrer. Je me souviens, en décembre, lorsque nous avions brûlé notre QG de l’époque, c’est ce qui s’était passé, je m’étais effondrée. Et pourtant, cette fois-ci, la décision avait été prise collectivement : on savait que la police viendrait démonter notre QG incessamment, sous peu et que ce jour-là, on devrait payer nous-même le démontage. C’est ce qui s’était passé à Dorlisheim. Ce jour-là, quand je suis arrivée sur le rond-point, je savais ce qui allait se passer mais pourtant je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer.

Ensuite, on a continué à se voir chez les uns, chez les autres mais ce n’était plus pareil. Notre rond-point nous manquait. C’est pour cela que le jour de l’an, lorsque quelqu’un a lancé le message : « rendez-vous au tunnel pour se dire la bonne année », on n’a pas hésité une seule seconde, on est tous venus se rassembler autour du feu. C’est là qu’on a pris la décision de reconstruire un QG. On a été voir le maire de Rothau pour lui demander un terrain. On a obtenu un bail pour trois mois. Il devait expirer début avril, le 4 exactement.
Notre QG, on s’y est tous mis pour le construire. C’est pour cela que c’est aussi difficile aujourd’hui. Depuis que tout a brûlé, je me sens un peu comme une SDF dans la vallée. C’est bien simple, depuis lors, je fais mille et un détours pour ne plus passer sur le rond-point. Cela reste douloureux.

Par dessus-tout, je me sens salie. Depuis vendredi, ça n’arrête pas. On nous traite de terroristes, d’extrémistes, je parle là des autres gilets jaunes, ce sont eux qui sont les plus virulents envers nous. On nous a bloqué, on ne peut plus accéder au groupe facebook de la vallée, on voit passer tous les messages et on ne peut même pas se justifier. C’est violent. Je me sens rejetée, je me sens trahie. C’est bien simple, mon gilet jaune, je l’ai jeté et j’en ai pris un autre. Celui-là, je ne pouvais plus le mettre, c’est comme s’il avait été sali. Mais j’ai gardé mon cœur. Celui sur lequel j’avais marqué ma devise : « n’oublie pas pourquoi tu es sortie le 17 novembre ». Le soir de l’incendie, je l’ai décroché du QG et je l’ai mis à l’abri dans ma voiture.

Je n’oublierai jamais pourquoi je suis sortie le 17 novembre. Je suis sortie contre l’augmentation des taxes pour les retraités, c’est pour cette raison-là que je suis montée sur le rond-point. Ensuite, ce qui m’a tenu, c’est de voir la misère des gens. J’ai vu arriver sur le rond-point des gens qui n’avaient rien mais vraiment rien. Je me souviens, il y avait une dame et son fils, ils étaient tous les deux handicapés. La dame touchait 749 euros par mois. Pour eux, Noël c’était pas de cadeau pas de repas de fête, ils ont mangé des pâtes comme d’habitude. C’est un exemple parmi d’autres. Je savais qu’il y avait des gens malheureux, je ne savais pas qu’il y en avait autant et surtout qu’ils puissent être aussi démunis. Pour moi, une de nos meilleurs actions c’est l’organisation des maraudes. Caro a sa cave pleine de sacs d’affaires qu’on a récoltées pour distribuer aux SDF à Strasbourg. Ça, c’est une action qu’on va poursuivre, c’est sûr, c’est utile, surtout en ce moment.

Aujourd’hui, je pense que la priorité est d’aider les retraités mais aussi les personnes invalides. Ce sont elles qui sont les plus affaiblies par le système. Je ne suis pas pour augmenter les aides sociales, je suis pour mieux les répartir. Il y a en France actuellement des gens qu’on n’aide pas assez et des gens qu’on aide beaucoup trop. Par exemple, il y a des mamans qui font 3-4 gosses parfois plus. Comme elles ne s’en occupent pas, les gosses leur sont retirés et confiés à des familles d’accueil. On paie les familles d’accueil mais j’ai appris récemment qu’on continuait à verser une allocation aux mamans qui avaient laissé tomber leurs gosses. Je ne trouve pas ça normal. Ce qui me révolte encore plus ce sont tous ces gens qui trichent avec les aides. Je ne suis pas raciste mais j’ai vu dans une émission sur M6 que des familles étrangères multipliaient les adresses pour recevoir plusieurs fois les allocations. C’est scandaleux, franchement de voir ça alors que par ailleurs, il y a des gens pauvres qui mériteraient d’avoir plus.
Il faudrait faire des enquêtes sociales pour savoir à qui distribuer des aides. Je ne pourrais pas dire sur quels critères ni comment les mettre en place, ça franchement je me suis cassé la tête sur ce problème sans pouvoir trouver de solution. Ce que je sais, c’est qu’il faudrait revoir ce système de fond en comble.

Il faudrait pouvoir faire quelque chose pour baisser le prix de la vie. Je viens d’une famille ouvrière. On était 5 enfants sur le salaire de mon père mais on s’en sortait, on arrivait à partir en vacances l’été. Aujourd’hui, un ouvrier, il n’arrive plus à bien faire vivre sa famille. Le prix de la vie a trop augmenté par rapport aux salaires. Ça a commencé avec le passage à l’euro. Je me souviens, ma nièce était fan de Barbie. Une Barbie ça coûtait 30 francs à l’époque. Je lui en achetais une à chaque anniversaire. Lorsqu’on est passés à l’euro, la même Barbie coûtait 30 euros mais mon salaire, lui, n’avait pas suivi. Personnellement, je ne me plains pas trop, j’ai de quoi vivre. Mais je sais que si je veux me payer quelque chose d’exceptionnel comme par exemple aller à Disneyland en famille, il faut que j’anticipe sur deux ans, chaque mois, je mets de l’argent de côté.

Maintenant, on nous dit que ce qui ressort du grand Débat, c’est que les français veulent baisser les impôts. Pour moi, l a priorité, c’est pas ça, pour moi, ce qu’il faudrait, c’est baisser les taxes sur les produits de première nécessité, ça c’est une chose qui profiterait aux plus démunis. L’autre chose c’est l’essence. Actuellement, le gasoil est à 1 euro 50 le litre, si je fais mes calculs, j’en ai pour 120 euros par mois sans compter le prix de l’usure de la voiture. Mon père déjà à l’époque, il disait, une voiture c’est une personne de plus à table, maintenant, c’est plus que ça, maintenant, une voiture c’est un véritable gouffre. Mais ici dans notre vallée, comment faire autrement ? On n’a pas de tram, on a des trains mais ils ne circulent pas partout et à des horaires restreints. Sans voitures, on est piégés dans la vallée, on ne peut plus se déplacer.

J’ai participé à beaucoup d’actions collectives mais les manifestations, je n’y vais pas. J’étais à une seule manifestation, celle de Belfort, c’était tranquille et convivial, il n’y avait pas de forces de l’ordre. Les autres, je n’y vais pas. Je ne peux pas me le permettre, mon mari est en attente de greffe, je n’ose pas imaginer les conséquences si jamais j’étais arrêtée, blessée ou mise en garde à vue. Je reste dans la légalité, je n’ai pas le choix, par contre je suis tout ce qui se passe sur internet. J’essaie de chercher des informations derrière ce qu’on nous montre en permanence. Pour ça, je peux remercier Macron. Avant ce mouvement, j’étais une parfaite inculte. A mesure que le mouvement s’amplifiait et que nous discutions de toutes ces choses-là en groupe, j’ai pris l’habitude d’aller chercher des informations sur internet, par exemple le salaire réel d’un député, la loi anti-casseurs, le pourquoi et le comment des taxes…

Une autre chose que Macron nous a donnée, c’est la fraternité. On l’avait perdue à force de rester chez nous, enfermés devant nos écrans, notre télé, nos réseaux virtuels… Je me souviens quand j’étais jeune, on allait s’installer sur les marches du Royal avec les copains et on discutait jusqu’à ce que nos mères nous disent de rentrer. Ce truc-là, je l’ai retrouvé avec les gilets jaunes. Venir et discuter avec des gens qu’on ne connait pas sans que cela ne soit une gêne… C’est comme ça que j’ai découvert des gens extraordinaires qui sont devenus des copains par la suite. J’ai rencontré des gens super pourris aussi mais ça c’est une autre histoire. On entend souvent dire que les gilets jaunes, c’est une famille. Pour moi, c’est ce qui s’est passé. Je sais que demain, si je suis dans la merde, il y a des copains gilets jaunes qui m’aideront. Eux savent qu’ils peuvent compter sur moi. Ça n’aurait pas été le cas avant. Si quelqu’un m’avait appelé au milieu de la nuit pour me demander de l’aide, je l’aurais envoyé balader. Maintenant, c’est clair, j’irai l’aider même si je travaille le lendemain. Thierry, il était en rade de logement, Caro avait une chambre, elle a proposé de le dépanner. Moi, l’ordinateur me lâche juste au moment où ma fille en a besoin pour son bac et là, en ce moment même, c’est le fils de Caro qui me le répare. C’est ça l’esprit gilet jaune, c’est l’esprit d’entraide.

C’est dommage qu’on en soit arrivés là, à cette scission entre nous. Je ne suis pas Gilet jaune pour me mettre contre d’autres Gilets jaunes. J’y suis pour protester contre les mesures prises par le gouvernement.
Je suis malheureuse de ce qui se passe. J’essaie de comprendre mais je n’y arrive pas tout à fait. Pour moi, je vois deux choses pour expliquer la rupture dans notre groupe gilets jaunes de la vallée. Le premier élément c’est que parmi nous, il y avait un leader. C’est tout à fait contraire à l’esprit gilet jaune. Au début, on ne s’en rendait pas compte mais de fait, il y avait une personne, quand elle était là, on ne pouvait pas prendre d’initiatives sans qu’il y ait d’intervention de sa part. A Dorlisheim, ils votent systématiquement chaque décision à main levée, chez nous, on ne votait quasiment jamais. La décision finale était en grande partie influencée par l’opinion d’une personne. De cela, nous ne pouvions pas parler. Mais quand cette personne n’était pas là, on ressentait la différence, on parvenait mieux à s’organiser nous-mêmes.
La deuxième chose qui nous a fragilisée, c’est la création de l’Association des gilets jaunes de la vallée. On était plusieurs à dire qu’il n’y avait pas lieu de se monter en association mais bon, ça s’est fait et au début, on a suivi, même si personnellement, je n’ai jamais adhéré. Pour moi, il y a un truc qui cloche avec cette association. Pourquoi se dire « Association des Gilets Jaunes de la vallée de la Bruche » alors qu’au départ, notre lutte, elle est nationale ? Je trouve ça trop réducteur, ça nous fait perdre notre cap, on se disperse en se réduisant au local.

Aujourd’hui, on a encore le moral dans les chaussettes mais on va se reprendre et continuer notre route. On se rapproche du groupe de Dorlisheim. Cette semaine, on s’est rendu à leur QG. Lorsqu’ils nous ont vu arriver, ils ont crié : « bienvenue Schirmeck » ! Rien que ça, ça redonne le moral.
En ce moment, notre QG, c’est chez Caro. C’est là qu’on se réunit tous. Mais on compte bien recréer un nouveau chez-nous dans la vallée. Pour l’instant, on ne sait pas encore où. Aujourd’hui, si je devais me définir, je ne dirais plus que je suis gilet jaune, je dirais que je suis une citoyenne en colère. J’espère que notre mouvement laissera des traces. J’aimerais que ma fille puisse le dire à ses enfants : « tu peux être fière que ta mamie ait été gilet jaune ». Ma fille, il faut lui demander ce qu’elle pense des gilets jaunes, faites-le et vous verrez ce qu’elle en dit.
Léa est en sixième, elle a onze ans peut-être douze ? Elle est assise à la table avec sa mère. Elle décore en silence un mandala. S’intéresse, veut savoir qu’est-ce qu’il adviendra de ce portrait. Sur la question des gilets jaunes, elle s’exprime facilement.
« Pour moi, c’est bien de montrer à tout le monde ce qui se passe, c’est mieux. Cela permet de faire savoir aux autres qu’ils ne sont pas seuls. Il ne faut pas rester dans la souffrance et ne rien dire. Là, c’est tout le peuple qui souffre. Il faut le dire, trouver des solutions pour que ça s’arrête. Il faudrait que le monde soit plus homogène. Que les gens puissent être suffisamment d’accord entre eux. Là, entre les gens qui sont dans la misère et les gens qui peuvent se payer tout ce qu’ils veulent, ce n’est pas homogène. Il y a des gens qui ne peuvent pas parler et d’autres qu’on entend tout le temps parler. Il faut pouvoir dire ça. »

Paroles de Kathie Sevat et sa fille Léa
Mise en écriture : Myriam Dhume-Sonzogni
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