Stéphanie | portrait

Où sont-ils tous ces milliers ?

Stéphanie, mai 2019

Nos filles étaient dans la même classe. Cela fait le lien. Quelques anniversaires partagés de loin en loin. Des réunions d’école. Et puis un trajet en bus pour accompagner les enfants de l’école à la piscine. Dans le bus, elle m’avait parlé de son travail d’assistante familiale. C’est un métier où l’on tisse et où l’on brode. Stéphanie le fait de ses mains avec son cœur, ceux-là, les enfants ont cette chance d’avoir trouvé en elle quelqu’un qui n’a pas peur de s’attacher à eux. C’est précieux quand une première fois, le lien a été déchiré.
Je l’ai revue en gilet jaune sur le rond-point, assise sur le tabouret près du bar au QG. Face caméra, je me souviens de son aplomb au moment de dire, qui sommes-nous pour être traités de la sorte, réprimés alors que nous demandons pour nos enfants, notre avenir, sans violence ? C’était en janvier, deux ou trois mois avant que je la croise à nouveau à la boulangerie de ma vallée et qu’elle dise oui pour un portrait.

Je ne m’en suis jamais caché d’être gilet jaune. Dans notre entourage, parfois ça a été mal accueilli, quelques amis l’ont mal pris, du jour au lendemain, nous n’étions plus assez corrects pour eux. C’est une chose que j’ai du mal à comprendre, que les gens ne cessent de se plaindre de la politique actuelle tout en étant contre le mouvement des gilets jaunes.
Ça ne m’atteint pas. Par contre, il m’importait, vis à vis de mon travail, de mettre les choses au point tout de suite. Dans la vallée, il y a de la méchanceté, des jalousies, je préfère éviter qu’on raconte des histoires sur moi. J’ai été franche, je suis allée voir mon employeur et je lui ai posé la question de savoir si mon engagement pouvait avoir un impact sur mon travail ? Il m’a répondu sans équivoque que mon travail et mon engagement étaient deux choses distinctes. Je ne pouvais être inquiétée sur ce plan-là tant que je ne franchissais pas le cadre de la loi. Je préférais en être sûre.
Pour mon mari et moi, tout a commencé alors que nous étions en vacances. Nous entendions autour de nous les gens se plaindre sans rien faire pour changer les choses. Nous avions envie d’agir alors nous avons été informé qu’il y avait un appel national à la mobilisation pour le jour du 17 novembre, mon mari s’est lancé, il a appelé à investir les rond-points de la vallée.
L’idée c’était de bloquer les flux dans la vallée. On filtre les voitures et on boycotte les enseignes de supermarchés. Pas d’achats par carte bancaire ni retrait d’argent ce jour-là. Au départ, il ne s’agissait que d’une action sur la journée. Mais le soir, mon mari est resté sur le rond-point avec une poignée d’autres personnes. Ils ont tweeté, envoyé des photos toute la nuit et au final le lendemain, les autres sont revenus. Nous étions plus de 500 personnes le dimanche sur le rond-point. On ne bloquait personne, si les gens voulaient passer, ils avaient toujours la possibilité de prendre un autre itinéraire. Quoiqu’on puisse nous reprocher, notre but n’a jamais été d’embêter les gens. On voulait seulement se faire entendre.
Quel avenir va-t-on laisser à nos enfants ? Je me pose souvent la question, c’est pour cela d’abord que je suis allée sur le rond-point.
Ma fille vient de terminer ses études, elle a vingt et un an, je ne sais pas si elle trouvera du travail dans son secteur. Et ensuite ? Trouver un appartement, acheter une maison, avoir un prêt, pourra-t-elle le faire ?
Le pouvoir d’achat se réduit, la vie devient de plus en plus dure, c’est ce qu’on ressent tous les jours au quotidien. Je ne dis pas que j’ai la solution, mais je vois bien que de l’argent il y en a. On n’a qu’à voir ce qui s’est passé pour Notre-Dame. En quelques jours, on a pu débloquer des millions. Pour le reste, il n’y a pas d’argent. Franchement ça m’écoeure. Je trouve que les priorités devraient être mises ailleurs, dans les écoles, les services publics…
Je ne suis pas pour un système d’assistanat. Je trouve qu’en France, il y a trop d’aides sociales. Je trouve qu’on devrait supprimer le RSA. On peut aider les gens mais il faut une contrepartie sinon c’est trop facile. L’argent ne tombe pas du ciel. Si on veut, on peut trouver du travail. Je suis bien placée pour le savoir, mon mari cherche à recruter quelqu’un, les critères ne sont pas compliqués, il ne faut pas de compétences particulières, juste être prêt à mouiller sa chemise. Il ne trouve personne, les gens trouvent le travail trop ingrat. C’est une chose incompréhensible. Moi, je le dis, je serais prête à faire n’importe quel travail pour nourrir mes enfants s’il le fallait, en aucune façon, je ne resterais pas là à me plaindre sans rien faire.
C’est ce qui se passe en ce moment. Ça nous démoralise. Les gens attendent que l’on se batte pour eux. Moi je veux bien me battre mais seulement si je ne suis pas seule à le faire. J’entends trop souvent les gens dire : « il faut faire quelque chose » et rester là les bras croisés. Et bien qu’ils sortent dans la rue! Moi, je ne peux pas continuer à me battre pour eux. A force de se battre pour les autres, on s’essouffle. Je me suis essoufflée, il faut que je pense à ma famille aussi, à mes enfants et à ceux dont je m’occupe en tant qu’assistante familiale. Eux aussi font partie de la famille. C’est comme ça que je vois les choses. Mon boulot consiste à essayer de recoudre ce lien qui a été déchiré dans la première partie de la vie de ces enfants. On dit qu’il ne faut pas s’attacher moi, je pense le contraire. Si un jour, ils me sont retirés pour être placés ailleurs, c’est sûr que je le vivrai mal. Mais c’est un risque à prendre, ils ont besoin de cet attachement. La petite, pendant longtemps quand je la déposais quelque part, elle n’arrêtait pas de me demander quand je revenais la chercher. Cette peur est inscrite dans leur histoire, voir les parents se barrer en les laissant sur la route. J’ai envie d’aider à casser ce schéma chez eux.
Je les emmène en vacances, je les emmène partout. Les autres familles utilisent des relais pour pouvoir souffler mais moi je ne me verrais pas les laisser en famille relais pendant que je passerais du bon temps en famille. Ils font partie de la famille. Quand je me balade avec eux et qu’on me dit : « qu’est-ce qu’ils sont beaux vos enfants » je laisse dire et je ne démens plus. Je trouve qu’ils ont le droit de grandir sans cette étiquette-là. Ils ont ce droit de grandir comme les autres enfants.

Pendant trois mois, j’ai cumulé les deux, mon engagement auprès des gilets jaunes et mon engagement auprès des enfants mais en ce moment je lève le pied, je laisse mon mari gérer l’association, il faut bien que l’équilibre des forces se fasse, on ne peut pas être à deux sur tous les fronts. Mais on est toujours là. On veut se faire entendre.
Ce n’est pas facile d’autant que notre mouvement s’est divisé au sein de la vallée. Il y a eu cette histoire du QG. Quand on l’a construit, on savait que c’était pour une durée de trois mois, on nous l’avait dit, le contrat était clair. « On vous donne le terrain pour trois mois et ensuite vous démontez », c’est ce que nous a dit le maire, il n’y avait aucune ambigüité sur ce point. Mon mari avait son nom sur les papiers, sa responsabilité était engagée, si on ne démontait pas, c’était à nous de payer. Certains n’ont rien voulu entendre. Ils sont partis dans des actions plus offensives et nous, on a refusé de suivre.
Personnellement, je suis opposée à toute action de force. Il ne faut pas se leurrer, il y a gilet jaune et gilet jaune, la violence n’est pas que du côté de la police. Quand on dit que les CRS frappent et gazent, je suis d’accord mais il faut aussi dire la vérité : souvent si on se fait gazer c’est parce qu’ils se sont fait caillasser. C’est mon point de vue, c’est ce que j’ai pu voir sur le terrain. Au début, les manifs, ça commençait toujours bon enfant, on marchait sans pression, personne ne nous agressait, on n’agressait personne. Au fur et à mesure de la journée, l’ambiance changeait imperceptiblement. On sentait la tension arriver sur les côtés, on se trouvait poussés par devant, par derrière, plus ça allait plus ça devenait oppressant. On se retrouvait pris dans la nasse. Le soir… il valait mieux ne pas rester, le soir, même les CRS nous le disaient : « rentrez chez vous maintenant, ce ne sont plus des gilets jaunes qui sont là, c’est bien pire ».
Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’abus policiers mais avec certains CRS, on pouvait encore discuter. Il arrivait que certains nous soutiennent à demi-mot : « on est d’accord avec vous mais on doit obéir aux ordres ». Ils n’avaient pas vraiment le choix. Ils auraient pu déposer leur casque par terre en signe de capitulation, on espérait qu’ils le fassent. Ça n’a pas été le cas, bien sûr.

Je ne regrette rien de ce qui s’est passé. Même si ça n’a pas abouti, quand bien même c’est un échec, on aura essayé ensemble de faire quelque chose. Si je n’avais rien fait, je m’en voudrais amèrement.
Sur le rond-point, au travers des rencontres, j’ai pu sentir la détresse des gens. Beaucoup était dans une grande précarité. Je me souviens, il y avait un couple qui disait ne pouvoir s’acheter de la viande qu’une fois par semaine. Je me souviens de cette autre dame qui vivait dans l’unique pièce de la maison qu’elle pouvait chauffer en hiver. Des histoires comme ça, je ne les oublierais jamais.
A travers ce mouvement, j’ai appris à prendre du recul. Je comprends mieux maintenant comment les choses fonctionnent, je sais que ce n’est jamais plié sur un seul côté. Dans chaque situation, il y a un envers et un endroit et il est important de faire la part des choses. Quand on entend dire par exemple que les élus sont tous des pourris, je ne suis pas d’accord. Il y a des maires qui se battent comme nous sur les mêmes questions, c’est un fait qu’on ne peut pas nier.
Aujourd’hui, je peux dire que mon positionnement a changé. Je m’intéresse plus à la politique et j’essaie de prendre le temps de voir tous les côtés d’un événement avant de me positionner.
Je crois en ce mouvement quand il va dans ce sens, soutenir les gens qui en ont besoin, résister à la fermeture des écoles, des centres de santé, aider une personne à ne pas perdre son emploi… En ce moment, on se bat contre la loi Blanquer. On organise des journées mortes dans la vallée, on demande aux parents d’élèves de ne pas mettre leurs enfants à l’école en signe de protestation. Je le fais en tant que gilet jaune mais je le fais surtout en tant que parent d’élève. On est bien dans nos petites écoles de village.
Si la loi passe, les petites écoles seront fermées et les enfants seront scolarisés ailleurs, dans des classes plus chargées, avec des enseignants moins formés. Si ça passe, c’est la fin de l’école publique telle qu’on la connait. Les gens qui auront les moyens mettront leurs enfants dans le privé. Et nous ? Les gens simples comme nous, n’auront plus les moyens de scolariser leurs enfants dans des conditions optimales. Je ne comprends pas que les gens ne se mobilisent pas plus. C’est une loi qui devrait tous nous faire réagir, qu’attendons-nous pour le faire ? Mardi prochain, je ne mettrai pas mes enfants à l’école et j’espère que d’autres feront de même.

On peut dire que le mouvement des gilets jaunes a fait bouger des choses dans notre famille. Nos enfants voient notre combat et chacun s’est positionné dans ce mouvement à sa manière. Ma plus jeune fille a quinze ans, elle a voulu faire quelques manifs avec nous mais cela ne l’intéresse pas plus que ça.
Mon fils, par contre, à dix-huit ans, on peut dire qu’il commence à se forger sa propre opinion. Il a participé aux blocages de son lycée cette année mais reste très critique par rapport au mouvement des gilets jaunes. Il trouve que ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux ont un discours trop simpliste. Ça l’énerve qu’ils agissent aussi vite sans avoir pris le temps de comprendre de quoi il en retournait. Il dit qu’il ne peut pas adhérer à cette façon de faire.
Ma fille ainée est probablement celle qui est le plus touchée par ce qui se passe aujourd’hui. Elle n’a pas d’appartement, vit avec nous et comme elle se déplace en voiture, elle constate d’elle-même combien le prix de la vie impacte sur ses choix personnels. Quand elle va aux manifs, c’est de son fait et avec ses propres arguments.

La richesse de ce mouvement est là, dans toute cette diversité rassemblée. Dans les manifs, j’ai croisé des jeunes, des vieux, des enseignants, des artisans, des militaires, des caissiers, des banquiers… Ce mouvement a réussi à nous rassembler.
Le problème c’est qu’on n’est plus assez. Et pourtant, rien n’a changé ou si peu. Parfois je me dis qu’on n’est pas encore assez dans la misère pour que les gens réagissent. Il faudrait qu’on soit plus, il faudrait qu’on réagisse en bloc. Où sont-ils tous ces milliers ?

Paroles de Stéphanie Metz
Mise en écriture de Myriam Dhume-Sonzogni
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