Véro – portrait

On est le gibier, ils sont les chasseurs.

Véro, 2 juillet 2019

C’est une rencontre à ciel ouvert. J’ai parcouru trois ronds-points avant de trouver le vôtre, QG mobile sur une aire de parking près des champs aux bordures de la ville. J’arrive en pleine réunion, vous êtes attablés sous un auvent de caravane, chaises et table pliante dans la lumière du jour finissant. Ce n’est jamais confortable, j’avance vers vous que je ne connais pas et je me présente à vous qui ne me connaissez pas. Lorsque je dis que je suis écrivaine et je souhaite faire vos portraits, tu ne dis rien mais je te vois chercher sur ton téléphone le lien vers mon site. Tu es l’une des premières à lever la main pour dire que tu acceptes de t’y coller. Nous prenons rendez-vous quelques jours plus tard dans un café sur une place d’une autre ville.

C’est nouveau pour moi. Te donner rendez-vous dans ce café, accepter que tu fasses mon portrait, c’est une chose que je n’aurais jamais osé faire avant le mouvement des gilets jaunes. Je suis de nature discrète presque timide. Souvent, cela étonne les gens. Il est vrai que je n’ai pas la langue dans ma poche, je ne suis pas quelqu’un de passif et je sais défendre mes opinions quand il le faut. Pour autant, je n’aime pas me mettre en avant, je n’aime pas être sur le devant de la scène.
J’avais entendu parler de l’appel du 17 novembre mais jamais je n’aurais imaginé pas que cela puisse prendre une telle ampleur. Ce jour-là, quand j’ai vu les informations à la télé, oh la vache !…, j’ai pris mon sac, mon gilet jaune et je suis sortie pour aller voir ce qui se passait près de chez moi. Lorsque je suis arrivée sur le rond-point, tout était blindé, il y avait des voitures garées partout sur les trottoirs et du monde en pagaille tout autour. Les barrages filtrants étaient en place et aucune route n’était plus ouverte à la circulation. Tout ce monde était là, rassemblé autour d’un même slogan que nous voulions faire entendre à ce gouvernement : « trop c’est trop, nous ne voulons plus survivre mais vivre », rien que d’y penser j’en ai encore des frissons.
Le lendemain, je suis revenue, les jours suivants aussi. Ce qui se passait sur le rond-point, c’était quelque chose de grisant. J’ai fait de belles rencontres. Tu vois, rien qu’en le disant, j’en ai la chair de poule tellement c’est fort. Sur le rond-point, j’ai croisé de tout, des chômeurs, des retraités, des chefs d’entreprise, des fonctionnaires, des médecins, des gens d’ici ou bien d’ailleurs… Dans la famille gilet jaune, personne ne te juge et tu ne juges personne. Qui serais-je d’abord pour juger les autres ? est-ce que tu vois cinquante auréoles au-dessus de la tête ?
Je me souviens, le 17 novembre, au filtrage du rond point, un monsieur est passé dans une voiture de luxe. Je suis allée vers lui, je lui ai dit, « monsieur, vous ne mettez pas votre gilet jaune sur le tableau de bord ? » L’homme a baissé sa vitre et m’a répondu : « je ne suis pas gilet jaune, je ne suis pas en galère mais je comprends votre mouvement. C’est la raison pour laquelle je vous laisse me bloquer. Je suis solidaire. » On peut ne pas être gilet jaune mais lorsqu’on regarde au fond de soi, ce qui se passe nous concerne tous. Je ne suis pas gilet jaune seulement pour moi, je suis gilet jaune pour construire un avenir meilleur pour tous.
Jusqu’à la fin du mois de novembre, j’étais tous les jours sur le rond-point puis j’ai fait une pause. J’ai pris mes distances le jour où je me suis retrouvée à bloquer seule le rond-point pendant que tous les autres étaient attablés devant une paëlla. C’était comme si le QG était devenu une sorte de restaurant à ciel ouvert. Les gens venaient, ils mangeaient puis ils repartaient. J’avais l’impression que le mouvement avait perdu son sens. Les informations ne circulaient pas. J’apprenais plus tard que des opérations avaient eu lieu sans que nous n’ayons été mises au courant. Nous, les personnes qui étions sur le rond-point.
Quelque chose dans le fonctionnement de ce mouvement n’était plus en accord avec ma ligne de conduite, pour moi ce mouvement ne devait avoir ni chef ni leader, toutes les décisions auraient dues être prises en commun. C’est la raison pour laquelle j’ai arrêté de me déplacer sur le rond point. Je continuais à suivre les informations sur le groupe Facebook.
Lorsque des gens ont commencé à se plaindre que les informations sur les OP, les manifs ne circulaient pas j’ai donné mon point de vue aussi et on m’a invité à venir en discuter lors d’une réunion. Mes remarques ont été bien acceptées et surtout j’ai vu qu’elles étaient prises en compte, c’est cela qui m’a encouragé à reprendre la lutte. La force de notre mouvement est dans cette possibilité de dialogue, c’est ce qui nous tient ensemble. Qu’on soit de gauche, de droite ou bien qu’on vote extrême, on sait débattre avec respect. Pour peu que cela dégénère, on ferme le sujet et on passe à autre chose. Le dialogue est là et on compose avec tout le monde, quelque soit son positionnement. On est là les uns pour les autres, on s’entraide. Je pensais que l’esprit de fraternité avait disparu de nos mentalités, je pensais que les français étaient devenus égoïstes.
Quand j’étais petite, ma grand-mère qui habitait en campagne, allait chercher son lait chez le fermier du coin. Lorsqu’elle n’avait pas d’argent sur elle pour le payer, le fermier lui disait, « ne t’inquiètes pas, tu me feras un bon pot-au feu et on sera quitte ». A l’époque, ce genre de troc était chose courante et cela arrangeait tout le monde. Je pensais que cet esprit-là, on l’avait perdu en France mais avec le mouvement des gilets jaunes, j’ai vu que la solidarité persistait entre les gens et cela m’a réjouie.
Cet été, lors d’une réunion, une gilet jaune a demandé de l’aide pour déménager la pierre sur laquelle jouait son fils quand il était petit. Cette pierre était d’autant plus précieuse à ses yeux qu’entre-temps, son fils était décédé. On était six à lever la main. On est allés chez la dame et on l’a aidée à trouver une remorque pour transporter la pierre à destination. On a déménagé la pierre ensemble. C’est comme ça au QG, celui qui peut aider aide, chacun devient un petit pilier pour le groupe. Un gilet jaune mécano m’a aidé à diagnostiquer le problème de ma voiture et s’occupe de trouver la solution pour la réparer. Juste du partage, de l’entraide, un échange de bons procédés, on se rend des services entre nous, on apprend de nouvelles choses. Des gilets jaune nous expliquent le fonctionnement de la permaculture tandis qu’un autre nous conseille sur des cas de litiges. Quant à moi, j’aide les autres comme je peux pour tout ce qui touche à l’informatique, la téléphonie et à l’administratif. Je dispense de l’écoute aussi. Parfois, grâce à mes conseils, les gens se rendent compte qu’ils ont droit à une aide qu’ils n’escomptaient pas. Je les aide à faire valoir leurs droits. Leur sourire quand je leur apprends qu’ils peuvent toucher quelques euros par mois en plus, c’est ma petite satisfaction personnelle. Je sais que je contribue à quelque chose de bien, ça me suffit.
Chacun apporte sa petite pierre personnelle. Il y avait une personne, par exemple, elle ne partait jamais en manif mais elle nous préparait le repas. On demandait à chacun une participation de deux euros pour un repas digne du Fouquet’s. A cette époque, on était encore sous notre premier chapiteau. Lorsque le restaurateur qui nous l’avait prêté l’a repris, on a installé un deuxième chapiteau et j’ai proposé qu’on lui donne ce nom :  le « Elsass Fouquet’s ». Lorsque les gendarmes sont venus, l’un d’eux nous a lancé en plaisantant : « c’est une bonne idée pourvu que vous ne pratiquiez pas les mêmes tarifs ! »
J’ai un autre exemple pour illustrer cette solidarité gilet jaune. Au mois de mai, un SDF est venu nous voir. Quand on lui a expliqué pourquoi on était là, il nous a dit qu’il nous soutenait. De notre côté, nous aussi on a fait en sorte de pouvoir l’aider. Un gilet jaune est allé voir le maire pour trouver une solution d’hébergement mais en vain. D’autres gilets jaunes lui ont apporté à manger ou bien l’ont aidé à refaire sa cabane. C’était l’époque où plusieurs QG avaient été brûlés en France dans des circonstances plus que douteuses. Nous commencions à redouter qu’il nous arrive la même chose. La porte de notre QG avait été forcée par deux fois et on nous avait vandalisé l’intérieur. Du coup, nous avons proposé à monsieur X de dormir au chaud dans le QG en attendant le démontage prévu pour la fin du mois de mai. Lorsqu’il nous a prévenu que des gens commençaient à rôder autour du QG, il nous a semblé que les risques devenaient trop importants et nous avons fait appel aux volontaires pour démonter le QG.
Ça a été un moment douloureux pour nous tous. Cet endroit était notre endroit, leur endroit et puis plouf plus rien. Il a fallu réfléchir et trouver un plan B. C’est là qu’est né l’idée du QG mobile. Nous avons une caravane que nous déplaçons chaque jour. Cela nous permet d’être visibles en différents points de la ville, c’est plus stratégique.

Ce mouvement m’a ouvert les yeux sur la réalité. Avant, je croyais beaucoup les médias TV, maintenant je sais qu’on nous montre ce qu’on veut bien nous montrer. Je ne suis plus dupe. J’ai découvert que la liberté de manifester n’existait plus pour nous, en France. Je peux le dire d’expérience, j’ai participé à nombre d’opérations, j’ai fait plusieurs manifestations. Je n’imaginais pas que cela puisse être aussi violent. J’en ai la preuve sur mes lives, je filme tout pour garder une trace, je veux montrer aux gens ce qui se passe réellement. Car la réalité, ce n’est pas ce qu’on voit sur les chaines d’infos TV, celles-ci sont bridées et ne diffusent que ce qui est autorisé.
On dit que nous sommes des casseurs antisémites, racistes, paresseux. Dans la réalité, ce qui se passe, eux sont les chasseurs et nous on est le gibier. Ils nous canardent, nous gazent, nous frappent comme bon leur semble, ils savent qu’ils n’encourront jamais de poursuite.
Prenez l’exemple de la mamie à Marseille morte après avoir reçu en plein visage un tir de LBD. Elle était à la fenêtre de son appartement, elle ne faisait rien d’autre que d’ouvrir les volets donnant sur sa rue. L’autopsie française a conclu à une mort naturelle due aux médicaments qu’elle prenait. Lorsque son corps a été rapatrié en Algérie et que la famille a demandé une deuxième autopsie, celle-ci a conclu que c’était bel et bien le tir de LBD qui était la cause du décès. Croyez-vous qu’on réouvre le dossier pour autant?
En janvier à Strasbourg, un jeune lycéen a eu la mâchoire défoncée. Il passait par là par hasard, il venait de s’acheter une veste au centre commercial. Pensez-vous que la mère ait obtenu justice ? Son fils se trouve assigné à résidence sans possibilité de suivre ses cours au lycée. Contrairement aux dires des policiers, il ne faisait pas partie de la manif, il était simplement là par hasard, c’est un innocent. Sa vie est peut-être fichue et il n’a droit à aucune compensation financière, pensez-vous que cela soit juste ?
On n’est rien pour eux, même pas des citoyens en colère.
Ils nous ont laminé.

Le 16 mars, j’avais organisé un week-end à Paris avec ceux du QG qui voulaient participer à la manif. Nous étions une vingtaine, pour beaucoup c’était notre première fois sur Paris.  Nous étions venus dans un esprit bon enfant, nous voulions nous faire entendre, nous voulions être visibles. En sortant du RER, nous nous sommes tous séparés en petits groupes. Il n’y a eu aucun contrôle jusqu’à l’Arc de triomphe, étrange non ? Cela pourrait expliques comment autant de personnes ont pu avoir ces outils —pieds de biche, meules… — sur eux. Ce que j’ai vu à Paris n’a rien à voir avec ce que j’ai pu voir aux infos ensuite. On pourrait penser que ce n’est pas la même réalité, qu’eux, les journalistes et nous les manifestants, nous n’étions pas au même endroit. J’étais dans la manif, toutes les routes autour de l’Arc étaient fermées, les champs Elysées plus que les autres. Au départ, nous étions peu nombreux mais progressivement le groupe est devenu de plus en plus grand. Et là, on ne sait pas pourquoi —mais on ne m’empêchera pas d’avoir ma petite idée— les forces de l’ordre ont ouvert les Champs-Elysées aux Black Blocs, aux gilets jaunes et autres manifestants.
Il y a eu de la casse ce jour-là c’est vrai. Je ne savais pas que les gens étaient aussi déterminés. J’ai vu des barrières voler, j’ai vu des plaques en métal et des pavés lancés vers les forces de l’ordre mais j’ai surtout vu beaucoup de gens avec les yeux rougis par la lacrymo.
Mes lives en témoignent, je suis contre la violence depuis le début du mouvement mais ce point m’interroge : aurions-nous obtenu quoi que ce soit si tout était resté dans l’ordre ? Nous auraient-ils entendus ?
Vers seize heures on s’était assis en haut des Champs-Elysées pour prendre un peu de repos et grignoter quand les CRS ont décidé de charger une énième fois. L’un d’entre nous s’est levé pour aller voir ce qui se passait et à ce moment-là, il a reçu un tir de LBD dans la cuisse. Lorsque les street-medic sont venus, ils lui ont conseillé de se rendre chez le médecin. Il fallait qu’il dise qu’il s’était blessé en faisant du sport car ceux qui disent qu’ils se sont fait blesser en manif, on les inscrit sur un fichier et le fichier est transmis à la police.

La deuxième fois que je suis montée sur Paris, c’était le 20 avril, je suis partie avec six autres Gilets Jaunes. Lorsque nous avons traversé le parc de Bercy pour rejoindre le point de RV, nous les avons entendus arriver en moto. On nous avait prévenus, « faites attention aux voltigeurs et surtout ne restez jamais seuls ». Un « voltigeur » qui t’envoie des coups, ça peut faire très mal surtout quand ils arrivent avec des matraques ou des barres de fer. En me retournant, j’ai vu des voltigeurs en train de contrôler un groupe qui pic-niquait tranquillement. Le reste des voltigeurs étaient toujours en train de tourner dans le parc. On a pressé le pas pour arriver au plus vite au point de RV en faisant mine d’être des touristes en promenade.
Ce jour-là, on était sur le parcours déclaré de la manif, on ne faisait rien de mal, on ne pensait pas que cela allait dégénérer. Nous étions vraiment nombreux. J’ai vu les forces de l’ordre lancer des bombes lacrymogènes pour nous faire reculer et diviser le cortège. Un black block est passé près de moi et il m’a pris par le haut de la tête en me faisant pivoter : « tourne toi vers la grille du magasin, baisse la tête et ne bouge plus. Fais ce que je te dis. » Je n’ai pas entendu de sommation. J’ai vu les forces de l’ordre charger et une dame a valdingué à quelques pas de moi. J’ai fait ce qu’il m’a dit, je me suis tournée vers la grille, j’ai baissé la tête et je n’ai plus bougé. Je me suis sentie bousculée mais je suis restée paralysée sur place, comme ancrée dans le sol.
Ça m’a paru interminable. J’entendais des gens crier autour de moi, des bruits de tirs, des cavalcades, cette lacrymo qui m’arrachait des larmes comme jamais, puis le calme, les pleurs, les râles. Quand j’ai relevé la tête, j’ai eu l’impression d’être au milieu d’une scène de guerre. Beaucoup de gens étaient à terre, les mains sur les yeux, certains avaient le visage en sang, on entendait des cris, on voyait des gens qui pleuraient, d’autres qui crachaient du sang, il y avait des nez cassés. Je n’avais jamais vu cela auparavant, sauf dans les films. J’ai remonté la rue à la recherche de mes camarades.
C’est la guerre. On est le gibier, ils sont les chasseurs. Ils nous laminent et ils font tout pour ne pas que les image paraissent au grand jour. Les informations sont filtrées, on est surveillés sur le net. Certains de mes lives ont disparu, ils ont été effacées par Facebook. On n’a pas accès à la vérité sauf à être sur place directement.
Vous savez ce qu’on peut faire avec un tampon hygiénique ou serviette dans une manif ? C’est une des choses qu’on apprend quand on est gilet jaune. Un tampon, l’avantage c’est que si vous vous trouvez avec un trou de LBD dans la peau, ça peut servir à boucher le trou et arrêter l’écoulement du sang. C’est ce genre de truc qu’on apprend avec l’expérience. On sait qu’il vaut mieux partir en manif avec des capsules de sérum phy, des lunettes de plongée ou un masque de protection. On apprend à se protéger.
Même avec toutes ces protections, il ne faut pas croire qu’on s’en sorte indemnes. A force de bouffer de la lacrymo dans les manifs, on a des séquelles forcément. Je ne porte jamais de masque ni de lunettes, à quoi bon, s’ils veulent, ils te prennent tout et tu te retrouves sans rien.
Le 20 avril, en revenant de Paris, je me suis retrouvée avec un voile permanent sur l’oeil droit puis des maux de tête épouvantables sont apparus. Au même moment, des organisateurs sur Paris m’ont demandé de leur signaler si des gens du QG avaient des problèmes pulmonaires ou de cataracte. J’ai répondu par l’affirmative. Lorsque j’ai été consulter une spécialiste, elle m’a dit qu’elle avait rarement vu ça. Au début je ne lui avais pas précisé les circonstances de l’accident. Lorsque finalement j’ai expliqué que mon problème était survenu suite à une manifestation à laquelle j’avais participé en tant que gilet jaune et lorsque je lui ai raconté comment nous avions été gazés par les forces de l’ordre, elle s’est montrée estomaquée qu’on puisse faire cela à son peuple. J’ai été opérée d’urgence. Suite à cette opération, j’ai contracté une inflammation de la paupière et j’ai de nouveau été mise en arrêt maladie. Je suis en CDI intérimaire. L’entreprise chez laquelle j’avais été envoyée en mission, m’avait proposée fin d’année 2018 de passer en CDI intérimaire en me promettant un contrat d’embauche. Mais un jour, pendant mon arrêt, je suis passée dire bonjour aux copains sur le rond-point de l’aire de pesage de Molsheim. Une collègue est passée et elle a immédiatement contacté mes supérieurs pour dire qu’elle était choquée de me voir chez les gilets jaunes alors que j’étais en arrêt. Qu’en avait-elle à faire ? C’est ma vie privée, j’en fais ce que je veux. Toujours est-il qu’elle a présenté les choses de telle façon auprès de ses supérieurs que mon contrat n’a pas été renouvelé. C’est ce qui se passe quand on est gilet jaune. Ta vie bascule du jour au lendemain parce que tu te bats pour un avenir meilleur pour tous. Elle m’a retiré le pain de la bouche alors que je me bats aussi pour elle et sa famille.
Ça n’enlève en rien ma motivation. Je mesure la chance que j’ai d’avoir été opérée. Les autres me disent : « prends soin de toi, repose toi, tu viendras nous voir ensuite » mais c’est plus fort que moi, je retourne sur le QG. J’évite juste d’aller au contact avec les forces de l’ordre.
Désormais, je sais qu’ils peuvent vriller méchamment.
Récemment maman m’a dit : « tu me manques ». Avant, nous avions un rituel, chaque semaine, je l’emmenais faire ses courses au magasin. Depuis que je me suis investie dans le mouvement, je n’ai plus le temps de faire les courses avec maman. J’ai demandé à ma sœur de le faire à ma place. La plupart des gilets jaunes sont comme moi, ils sacrifient pour un temps leur vie de famille, leurs loisirs mais au bout d’un temps ça pèse, forcément, on a le sentiment de ne plus avoir de vie à soi.
J’ai promis à maman que je retournerai bientôt faire les courses avec elle. C’est ce que je fais maintenant depuis mon opération. Maman comprend mon engagement mais elle est inquiète lorsque je monte manifester à Paris.
On est nombreux à ne pas vouloir lâcher. On ne parle plus beaucoup de nous. Ils disent que le mouvement est mort mais on leur a prouvé le contraire, le week-end du 14 juillet. C’est mon plus beau Paris. Ils avaient voulu bannir tout ce qui était jaune du cortège officiel. Les force de l’ordre filtraient les passants. Ceux qui portaient du jaune sur eux devaient le recouvrir, ils déchiraient les ballons jaunes et confisquaient les banderoles, les gilets mais aussi les bouteilles d’eau. Je me souviens, nous étions en pleine sécheresse et ils accumulaient une montagne de bouteilles d’eau aux barrages. Les gens passaient, laissaient leur eau et devaient en racheter à prix d’or sur les Champs-Elysées. Ce gaspillage, c’est vraiment incroyable.
Ils ont tout fait pour éviter notre présence mais lors du passage du petit prince, on était là, on était nombreux à le huer et à lui montrer des doigts d’honneur. Notre petit prince a dû chercher les diamants de sa couronne au fond de son slip car il a eu l’honneur d’être le premier président français à se faire siffler et huer de la sorte lors de son passage sur les Champs. J’ai des vidéos pour témoigner de cela, c’était bien le petit prince qu’on huait, lui et personne d’autre. Le lendemain, les médias ont prétendu le contraire, ils ont dit que nous avions sifflé le passage du contingent militaire mais c’est faux. J’ai la preuve sur mes lives que lorsque le contingent est passé, tout le monde a applaudi pour rendre hommage aux forces militaires. Nous savons faire la part des choses.
Pour moi, c’est le plus beau des Paris. Les gens étaient là, ils sortaient des banderoles d’on ne sait où, avec les slogans des gilets jaunes et cette question qui revenait en boucle « où est Steve ? » Je voyais des slogans fleurir partout parmi les spectateurs, j’entendais autour de moi crier « Révolution », nous étions nombreux disséminés dans la foule, nous étions là, une force encore vivante. J’en avais des frissons sur tout le corps.
Ce 14 juillet restera pendant longtemps dans mes souvenirs. Mon seul regret c’est de ne pas pouvoir le raconter un jour à mes petits-enfants.
Il y aura d’autres manifestations. On ne lâchera rien. Nous aussi nous savons tenir le cap et vu ce qu’il annonce comme prochaines mesures, le combat est loin de finir.
« Seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin.
Vivre et non survivre.
Force et honneur »,
voilà ma devise gilet jaune. Quelques-uns de ces mots sont inscrits sur mon gilet. Ce gilet c’est ma relique. Il m’a accompagné sur tous les QG, dans les opérations, dans les manifs, j’arrive toujours à le planquer pour qu’on ne le trouve pas et surtout qu’on ne me le confisque pas. Sur le dos, j’ai dessiné un mouton qui fait le doigt d’honneur, une manière de dire qu’on n’est pas des moutons et puis devant, j’ai l’emblème de notre rond-point, un cœur gilet jaune, celui qu’on a depuis le début. Je compte le faire floquer sur mon gilet à l’occasion. J’ai fait passer mon gilet jaune à la machine une paire de fois, j’étais bien obligée, il empestait le gaz lacrymogène. Mais je me dis que le jour où je verrai la fin du mouvement, j’arrêterai de le laver pour garder l’odeur de la manif incrustée dans les fibres du gilet.

Paroles de Véro R.
Mise en écriture : Myriam Dhume-Sonzogni



Arnauld | poème

Il y a des choses
que tu n’oublies pas.

La plongée de tes mains
dans la terre,
fouillant le sol
jusqu’à la paume de tes racines.

Tu étais là,
à ta place,
mêlant ta sueur
à la sueur
montant de l’étable.

Comment oublier ?
Le vol des perruches
le matin dans ta grange.
Tu étais là,
vivant et souple
Le temps n’avait pas encore durci ta carapace.

Peu importe qu’ils t’aient déçu
et puis à nouveau reçu
Tu étais là, à ta place,
Mêlant ta sueur
à la sueur
montant du rond-point.

Tu es là, vivant, un peu moins souple
Le temps n’a pas fini de durcir ta carapace.

Myriam Dhume-Sonzogni
juin 2019



Arnauld | portrait

Les humains m’ont souvent trahi, les animaux jamais.

Arnauld, 21 juin 2019

La première fois que je vois Arnauld, c’est au QG des gilets jaunes, un dimanche de janvier. Il est assis près de la porte ce qui le rend destinataire de mon premier bonjour. Deux choses me frappent chez lui, son sourire quand il enlève son masque et sa façon très calme de se tenir tandis que son épouse raconte l’injustice à laquelle ils continuent de faire face.
Chez Arnauld, il y a deux chiennes shih tzu qui ne se font pas oublier et un chat installé en hauteur sur une sorte de nid en chanvre. Il m’observe, prend la tangente et s’enfuit dans l’escalier tandis que les deux chiennes s’installent à mes pieds, alternant léchouilles et grattouilles sur mes chaussures et mes orteils. C’est amusant parfois dérangeant, pour les occuper Arnauld les prend sur les genoux ou les envoie courir dehors dans le jardin en les morigénant avec tendresse.

Quand je dis que ce sont mes filles, j’exagère à peine. Elles sont là et remplissent la maison de vie comme le ferait un enfant. Le matin, quand je me réveille, ils sont tous les trois allongés près de moi, les deux chiennes et le chat. Ils comprennent tout. La plus âgée, Maya, souvent, elle vient s’installer là où j’ai mal. Je sens sa chaleur et ça me fait du bien.
L’humain m’a souvent déçu alors je me suis raccroché à mes bêtes. J’ai eu des chiens, des chats, des poissons, j’ai eu des perruches aussi. Il y en avait jusqu’à deux-cents qui volaient dans la grange, j’en nourrissais certaines à la main. J’ai arrêté les perruches quand notre maison a brûlé. J’ai tout vendu à ce moment-là.
J’ai eu des lapins aussi, ceux-là, je les élevais pour la viande. Les mères, je les gardais en clapier mais les petits, je les laissais gambader dans le parc. Cela faisait partie de mon projet à une époque, monter une ferme de lapins, volailles et autruches, un élevage bio dans le respect des animaux. J’avais déjà commencé à prospecter pour un terrain mais il y a eu la maladie et j’ai dû tout arrêter.
Au départ, je voulais faire paysan. Mon père était mécanicien. Je le vois encore revenir du travail, les mains pleines de cambouis. Je me suis toujours dit que je préfèrerais avoir les mains dans la merde que les avoir dans la graisse. En 1993, quand j’ai terminé mon BTS agricole, j’ai essayé de monter une ferme d’élevage mais c’était l’époque de la maladie de la vache folle et je n’ai pas obtenu les prêts de la banque. Quand je suis parti faire mon service militaire en Allemagne, j’ai vu passer une annonce pour une formation de conducteur de bus alors je me suis proposé. C’est comme ça que je suis rentré à l’armée. J’y suis resté pendant seize ans. A l’armée, ce qui m’a plu, c’est l’esprit d’entraide et le goût de l’effort. On apprend à connaître ses limites et on va au bout de soi-même. A l’époque, je courais tous les jours, je faisais soixante kilomètres par semaine. J’étais sportif. Je ne dirais plus ça maintenant.
A cette époque, j’aurais donné ma vie à la France. C’est une chose que je ne ferai plus aujourd’hui.
Je me suis senti trahi. Tant que vous restez dans le moule, vous êtes l’un des leurs et on vous soutient. Dès que vous sortez du moule, il n’y a plus personne pour vous aider, vous êtes rejeté hors du ban de la société. En 2008, j’avais trente-huit ans, je suis tombé malade. Je suis diabétique de type 1. C’est une maladie auto-immune c’est-à-dire que dans mon cas, les anti-corps s’en sont pris à mon pancréas puis à mon système nerveux. Mon diabète est d’autant plus grave que je ne ressens pas les crises. Je ne sais pas si je suis en hypo ou en hyperglycémie, tout d’un coup, ça m’arrive je tombe d’un coup. Entre mars 2009 et juillet 2010, j’ai été hospitalisé quatorze fois. Depuis, j’ai un capteur vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est lui qui me signale les moments de crise. Depuis deux ans, je suis diagnostiqué de la maladie de Stiff-man dite encore maladie de l’homme raide. Par moments, mon corps devient raide, j’ai des crampes à répétitions et je ne peux plus bouger. Cela s’accompagne de douleurs insupportables dans tout le corps. Généralement, le matin, ça va mais au fur et à mesure de la journée, les douleurs s’accroissent et l’après-midi, je ne peux plus bouger tellement j’ai mal. La maladie de Stiff-man est une maladie rare, on n’est que 75 à 80 à l’avoir en France. Généralement, les médecins mettent du temps à mettre un nom sur les symptômes, pour moi, ça a pris cinq ans, avant on me renvoyait que c’était dans ma tête, on me disait d’aller voir un psy.
La maladie, ça vous met à côté de la société, ça vous éjecte à tous les niveaux. Les autres vous jugent, ils vous évitent. Au boulot, quand je me piquais pour surveiller ma glycémie, on me traitait de drogué. On me mettait à l’écart. C’est comme ça dans le monde militaire, vous n’avez pas le droit d’être fragile. C’est la règle au boulot, c’est la règle dans la société, quand on ne rentre plus dans le moule, on se trouve éjecté du jour au lendemain, on ne voit plus personne.
En 2009, j’ai été placé en invalidité. Du jour au lendemain, mon revenu a baissé vertigineusement. Actuellement, je touche une petite retraite à laquelle s’ajoute mon assurance d’invalidité, le tout correspondant à la moitié de mon revenu d’avant.
Mon épouse travaille dans une usine de fabrication de panneaux voltaïques à quarante minutes de trajet d’ici, elle est en trois-huit, parfois du matin, parfois du soir, le rythme la déboussole complètement. Avec son salaire et ma pension, on doit tout payer, les dépenses quotidiennes, les taxes et le remboursement de la maison. On pourrait vendre bien sûr mais après ? Qui accepterait de nous louer un appartement compte-tenu de ma situation ? Pour moi, c’est important de me dire que je laisserais quelque chose à ma femme en cas de pépin.
Le handicap, c’est une profonde injustice. On paie une double peine. On doit se battre pour sa maladie mais on doit tout autant se battre par rapport à la société pour se faire reconnaître au niveau social, administratif et bancaire. C’est lourd à porter.
En 2014, j’ai fait une grosse dépression. Ce qui m’a permis de tenir, c’est ma femme et aussi mes animaux. J’ai puisé de l’énergie en eux. C’est bien simple, je suis tombé tellement bas que maintenant, je n’arrive tout simplement plus à déprimer. Maintenant, il peut se passer quoi que ce soit, ça ne me touche plus. Je prends un coup et je me relève. De toute façon, je n’ai pas le choix, de toute évidence, Il ne veut pas de moi là-haut. En ce moment, j’essaie de profiter de la vie. Je regarde vers devant et non pas vers l’arrière. J’en ai pris conscience très récemment. J’ai zappé le passé, je n’enregistre plus ce qui est derrière moi. C’est une nouvelle façon de voir les choses. Je sais qu’un jour certainement, je me retrouverais en fauteuil roulant alors pour l’instant, je vis le présent, j’essaie d’être optimiste.
Je puise de l’énergie dans la nature. Une chose que j’aimerais, c’est pouvoir retourner pêcher. J’ai toujours adoré ça. Dans le village il y a une petite rivière, je la connais par cœur, je sais précisément où se cachent les truites.
Depuis toujours, je me suis raccroché à la nature et aux animaux plutôt qu’aux hommes. Les humains m’ont souvent trahi, les animaux jamais.

Les gilets jaunes, ça m’a ramené un peu de fraternité, ça m’a sorti du repli. Je vivais tout seul entre quatre murs, aucune visite jamais, les voisins, je ne les connais pas ou à peine, pour eux, je suis un élément importé, ils ne me calculent pas, c’est comme ça dans la vallée. Quand j’ai rallié le mouvement des gilets jaunes, ce qui m’a fait du bien c’est de sortir de chez moi, de rencontrer d’autres personnes. Je ne me suis jamais senti jugé, pour moi, c’est une chose essentielle.
J’ai donné des petits coups de main quand j’étais à même de le faire. J’ai participé à la construction du QG, forcément ça crée du lien, maintenant encore, après chaque manif, on est à quelques-uns, on se retrouve chez les uns chez les autres, on reste soudés. Quand je suis hospitalisé, à chaque fois, je reçois des messages de soutien des amis gilets jaunes, ça fait du bien, ça donne du courage.
J’ai fait partie du bureau de l’association au début quand elle s’est montée. J’ai quitté le bureau récemment pour des différences de point de vue. Je reste dans l’association gilet jaune mais je n’ai plus envie de m’impliquer dans le bureau. Il y a trop de mollesse à mon goût, les gens affirment leur volonté de faire quelque chose mais au final rien ne se passe. C’est bien simple, en janvier, on était la première association de gilets jaunes à se monter. L’association des Vosges s’est montée après nous. Ils sont plus de 2600 et nous on est 45. Les forces ne sont pas là, on a trop trainé à lancer des actions.
Beaucoup de personnes au sein de l’association pensent qu’il faut s’investir dans les municipales. Je ne suis pas entièrement d’accord avec ça. D’un côté, je trouve que c’est bien de se battre localement. On le voit bien, notre vallée se meurt, il n’y a plus de travail, plus d’écoles, les gens quittent la vallée en masse, il n’y a qu’à voir le nombre de maisons mises en vente ces temps-ci, il y en a de plus en plus. Se battre pour la vallée oui mais je ne crois pas qu’on va changer les choses à partir des mairies. On voit bien que les maires ont de moins en moins de pouvoir d’action. Récemment, je suis allé à la réunion pour le service de l’eau à Saâles. Dans sept ans, la gestion de l’eau sera confiée à la COM-COM, les mairies seront complètement dessaisies de cette question. On paiera plus, c’est certain, pour un service qui fonctionnera peut-être moins bien.
De façon globale, je ne crois pas à la politique. J’ai toujours voté mais je ne suis pas dupe. Dans la politique, ils sont tous pourris, ils finissent tous par chercher leur propre avantage. Pour moi, ce qu’il faudrait avant tout, c’est enlever tous les privilèges. Je ne comprends pas qu’on débourse encore 3,9 millions d’euros par an pour la retraite de Giscard.
Le sujet principal pour moi c’est l’injustice fiscale et financière. On nous demande sans cesse de faire plus d’effort alors qu’eux n’en font pas.
Je suis pour une égalité renforcée. Ce qu’un français touche, tous les autres dans la même situation doivent le toucher. Inversement, tout le monde doit payer des impôts proportionnellement à sa situation. Un exemple, je connais quelqu’un qui a la même maladie que moi. Il était ouvrier communal, il est en invalidité, il touche pratiquement son salaire à l’heure actuelle alors que moi, je touche moins de la moitié de mon salaire précédent. Ce n’est pas juste et pas acceptable. Egalité, liberté, fraternité, c’est bien la devise de notre République, alors quoi ?
Le grand débat c’était du flan. L’Etat a cherché à nous endormir après avoir cherché à diviser. Il a donné 100 euros de prime à certains mais pas à tous. Ma femme, par exemple, elle est en CDI, elle n’en a jamais vu la couleur bien qu’elle ait un salaire minimum.
C’est fait exprès. On cherche à nous affaiblir en nous divisant et en nous faisant passer pour des casseurs.
Du fait de ma maladie, je n’ai fait aucune manif. Mon épouse a fait la plupart des manifs. Elle a été à Strasbourg, à Epinal, à Belfort, à Paris, à Saint-Dié. Avant les gilets jaunes, elle n’avait jamais manifesté. Elle me raconte l’ambiance, l’énergie qui se dégage des manifestants mais aussi l’attentisme des forces de l’ordre. Le 16 mars à Paris, elle a été choquée de voir des gens casser des panneaux, des vitrines devant une ligne de CRS qui regardaient et laissaient faire. Ils ont des ordres d’en haut pour ne pas intervenir, ça ne peut pas s’expliquer autrement. Je me demande même parfois si les casseurs ne sont pas des gens payés par le pouvoir pour discréditer le mouvement. Ça ne m’étonnerait pas.
Moi, je crois que la seule voie possible pour en sortir c’est la révolution. Il faudrait qu’on mette en place une sixième République. Pour le peuple, par le peuple. Une sorte de démocratie directe où les postes de responsabilité seraient tournants. Dans notre association, il y a trois présidents, trois trésoriers, trois secrétaires. C’est une façon qu’on a trouvée de partager le pouvoir. Je trouve ça bien que tout ne soit pas concentré dans une seule main.
Depuis que je suis chez les gilets jaunes, je réfléchis plus à ces questions. Je m’informe, j’essaie de comprendre comment tout cela fonctionne, je me déplace davantage aux réunions publiques. Je suis plus actif et plus curieux de comprendre. On peut dire que le mouvement m’a ouvert l’esprit et sorti de mes quatre murs.
Je vais voter dimanche pour les européennes mais sans grande illusion. Je suis ce qu’on appelle un eurosceptique, je crois que l’Europe nous tue à petits feux. Ça ne peut pas fonctionner, on est trop nombreux pour s’entendre, en plus, on n’a pas la même culture entre les pays de l’Europe de l’ouest et ceux de l’Europe de l’est. On s’est agrandi trop vite après la chute du mur de Berlin, on a accepté de faire entrer des pays qui n’avaient ni les mêmes règles ni les mêmes avantages sociaux sans exiger qu’ils s’alignent sur des règles communes. Au lieu de nous faire aller vers le haut, ça nous a tiré vers le bas. L’Europe nous affaiblit. En ce moment, elle enlève de l’argent aux agriculteurs pour le donner aux migrants. Je ne suis pas d’accord avec ça. Je trouve qu’on ne peut plus accueillir autant de migrants, ils viennent chez nous, ils restent et finissent par piquer nos emplois. Je sais qu’on ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac. De discuter avec les gilets jaunes, ça m’a permis d’avancer sur cette question. Avant, je mettais tous les migrants dans la même catégorie, maintenant, je distingue ceux qui viennent pour des raisons politiques du fait de la guerre ou des persécutions et ceux qui viennent pour des raisons financières, les migrants économiques. Ce n’est pas la même problématique, c’est ce que j’ai compris en discutant avec les autres.
Je peux dire que ce mouvement m’a permis de m’ouvrir davantage. Quand vous êtes seul entre quatre murs, forcément, vous avez les idées qui tournent en rond. Le fait de côtoyer du monde, je me suis senti revivre. Maintenant, j’ai envie de faire des choses nouvelles, j’ai envie de profiter de tout ce qui peut continuer à m’ouvrir davantage. C’est une chose que je n’aurais pas dite il y a seulement six mois.
Transmettre à d’autres des connaissances que j’ai pu acquérir dans le domaine de la nature ? pourquoi pas si la chose était bien préparée en amont.
Pour moi, c’est sans doute la chose la plus importante à préserver, je tiens à mon patrimoine, j’ai envie de pouvoir transmettre à mon neveu une planète sur laquelle il fasse bon vivre. Que la biodiversité soit préservée, c’est la priorité aujourd’hui.
Je sais d’où je viens, de la terre, c’est une chose que je ne peux ignorer, c’est un des axes de ma vie.

Paroles de Arnauld
Mise en écriture : Myriam Dhume-Sonzogni



Stéphanie | poème

T’as essayé
persévéré
aucun regret
quand vous étiez
quelques milliers
les licenciés
précarisés
les délaissés,
dans la mêlée
tu t’es jetée.

T’as essayé
persévéré
Tout est plié
rien n’a cédé
quelques milliers
c’est pas assez
essoufflée
tu t’es usée
démoralisée
tu es rentrée.

Où êtes-vous,
tous ces milliers ?




Stéphanie | portrait

Où sont-ils tous ces milliers ?

Stéphanie, mai 2019

Nos filles étaient dans la même classe. Cela fait le lien. Quelques anniversaires partagés de loin en loin. Des réunions d’école. Et puis un trajet en bus pour accompagner les enfants de l’école à la piscine. Dans le bus, elle m’avait parlé de son travail d’assistante familiale. C’est un métier où l’on tisse et où l’on brode. Stéphanie le fait de ses mains avec son cœur, ceux-là, les enfants ont cette chance d’avoir trouvé en elle quelqu’un qui n’a pas peur de s’attacher à eux. C’est précieux quand une première fois, le lien a été déchiré.
Je l’ai revue en gilet jaune sur le rond-point, assise sur le tabouret près du bar au QG. Face caméra, je me souviens de son aplomb au moment de dire, qui sommes-nous pour être traités de la sorte, réprimés alors que nous demandons pour nos enfants, notre avenir, sans violence ? C’était en janvier, deux ou trois mois avant que je la croise à nouveau à la boulangerie de ma vallée et qu’elle dise oui pour un portrait.

Je ne m’en suis jamais caché d’être gilet jaune. Dans notre entourage, parfois ça a été mal accueilli, quelques amis l’ont mal pris, du jour au lendemain, nous n’étions plus assez corrects pour eux. C’est une chose que j’ai du mal à comprendre, que les gens ne cessent de se plaindre de la politique actuelle tout en étant contre le mouvement des gilets jaunes.
Ça ne m’atteint pas. Par contre, il m’importait, vis à vis de mon travail, de mettre les choses au point tout de suite. Dans la vallée, il y a de la méchanceté, des jalousies, je préfère éviter qu’on raconte des histoires sur moi. J’ai été franche, je suis allée voir mon employeur et je lui ai posé la question de savoir si mon engagement pouvait avoir un impact sur mon travail ? Il m’a répondu sans équivoque que mon travail et mon engagement étaient deux choses distinctes. Je ne pouvais être inquiétée sur ce plan-là tant que je ne franchissais pas le cadre de la loi. Je préférais en être sûre.
Pour mon mari et moi, tout a commencé alors que nous étions en vacances. Nous entendions autour de nous les gens se plaindre sans rien faire pour changer les choses. Nous avions envie d’agir alors nous avons été informé qu’il y avait un appel national à la mobilisation pour le jour du 17 novembre, mon mari s’est lancé, il a appelé à investir les rond-points de la vallée.
L’idée c’était de bloquer les flux dans la vallée. On filtre les voitures et on boycotte les enseignes de supermarchés. Pas d’achats par carte bancaire ni retrait d’argent ce jour-là. Au départ, il ne s’agissait que d’une action sur la journée. Mais le soir, mon mari est resté sur le rond-point avec une poignée d’autres personnes. Ils ont tweeté, envoyé des photos toute la nuit et au final le lendemain, les autres sont revenus. Nous étions plus de 500 personnes le dimanche sur le rond-point. On ne bloquait personne, si les gens voulaient passer, ils avaient toujours la possibilité de prendre un autre itinéraire. Quoiqu’on puisse nous reprocher, notre but n’a jamais été d’embêter les gens. On voulait seulement se faire entendre.
Quel avenir va-t-on laisser à nos enfants ? Je me pose souvent la question, c’est pour cela d’abord que je suis allée sur le rond-point.
Ma fille vient de terminer ses études, elle a vingt et un an, je ne sais pas si elle trouvera du travail dans son secteur. Et ensuite ? Trouver un appartement, acheter une maison, avoir un prêt, pourra-t-elle le faire ?
Le pouvoir d’achat se réduit, la vie devient de plus en plus dure, c’est ce qu’on ressent tous les jours au quotidien. Je ne dis pas que j’ai la solution, mais je vois bien que de l’argent il y en a. On n’a qu’à voir ce qui s’est passé pour Notre-Dame. En quelques jours, on a pu débloquer des millions. Pour le reste, il n’y a pas d’argent. Franchement ça m’écoeure. Je trouve que les priorités devraient être mises ailleurs, dans les écoles, les services publics…
Je ne suis pas pour un système d’assistanat. Je trouve qu’en France, il y a trop d’aides sociales. Je trouve qu’on devrait supprimer le RSA. On peut aider les gens mais il faut une contrepartie sinon c’est trop facile. L’argent ne tombe pas du ciel. Si on veut, on peut trouver du travail. Je suis bien placée pour le savoir, mon mari cherche à recruter quelqu’un, les critères ne sont pas compliqués, il ne faut pas de compétences particulières, juste être prêt à mouiller sa chemise. Il ne trouve personne, les gens trouvent le travail trop ingrat. C’est une chose incompréhensible. Moi, je le dis, je serais prête à faire n’importe quel travail pour nourrir mes enfants s’il le fallait, en aucune façon, je ne resterais pas là à me plaindre sans rien faire.
C’est ce qui se passe en ce moment. Ça nous démoralise. Les gens attendent que l’on se batte pour eux. Moi je veux bien me battre mais seulement si je ne suis pas seule à le faire. J’entends trop souvent les gens dire : « il faut faire quelque chose » et rester là les bras croisés. Et bien qu’ils sortent dans la rue! Moi, je ne peux pas continuer à me battre pour eux. A force de se battre pour les autres, on s’essouffle. Je me suis essoufflée, il faut que je pense à ma famille aussi, à mes enfants et à ceux dont je m’occupe en tant qu’assistante familiale. Eux aussi font partie de la famille. C’est comme ça que je vois les choses. Mon boulot consiste à essayer de recoudre ce lien qui a été déchiré dans la première partie de la vie de ces enfants. On dit qu’il ne faut pas s’attacher moi, je pense le contraire. Si un jour, ils me sont retirés pour être placés ailleurs, c’est sûr que je le vivrai mal. Mais c’est un risque à prendre, ils ont besoin de cet attachement. La petite, pendant longtemps quand je la déposais quelque part, elle n’arrêtait pas de me demander quand je revenais la chercher. Cette peur est inscrite dans leur histoire, voir les parents se barrer en les laissant sur la route. J’ai envie d’aider à casser ce schéma chez eux.
Je les emmène en vacances, je les emmène partout. Les autres familles utilisent des relais pour pouvoir souffler mais moi je ne me verrais pas les laisser en famille relais pendant que je passerais du bon temps en famille. Ils font partie de la famille. Quand je me balade avec eux et qu’on me dit : « qu’est-ce qu’ils sont beaux vos enfants » je laisse dire et je ne démens plus. Je trouve qu’ils ont le droit de grandir sans cette étiquette-là. Ils ont ce droit de grandir comme les autres enfants.

Pendant trois mois, j’ai cumulé les deux, mon engagement auprès des gilets jaunes et mon engagement auprès des enfants mais en ce moment je lève le pied, je laisse mon mari gérer l’association, il faut bien que l’équilibre des forces se fasse, on ne peut pas être à deux sur tous les fronts. Mais on est toujours là. On veut se faire entendre.
Ce n’est pas facile d’autant que notre mouvement s’est divisé au sein de la vallée. Il y a eu cette histoire du QG. Quand on l’a construit, on savait que c’était pour une durée de trois mois, on nous l’avait dit, le contrat était clair. « On vous donne le terrain pour trois mois et ensuite vous démontez », c’est ce que nous a dit le maire, il n’y avait aucune ambigüité sur ce point. Mon mari avait son nom sur les papiers, sa responsabilité était engagée, si on ne démontait pas, c’était à nous de payer. Certains n’ont rien voulu entendre. Ils sont partis dans des actions plus offensives et nous, on a refusé de suivre.
Personnellement, je suis opposée à toute action de force. Il ne faut pas se leurrer, il y a gilet jaune et gilet jaune, la violence n’est pas que du côté de la police. Quand on dit que les CRS frappent et gazent, je suis d’accord mais il faut aussi dire la vérité : souvent si on se fait gazer c’est parce qu’ils se sont fait caillasser. C’est mon point de vue, c’est ce que j’ai pu voir sur le terrain. Au début, les manifs, ça commençait toujours bon enfant, on marchait sans pression, personne ne nous agressait, on n’agressait personne. Au fur et à mesure de la journée, l’ambiance changeait imperceptiblement. On sentait la tension arriver sur les côtés, on se trouvait poussés par devant, par derrière, plus ça allait plus ça devenait oppressant. On se retrouvait pris dans la nasse. Le soir… il valait mieux ne pas rester, le soir, même les CRS nous le disaient : « rentrez chez vous maintenant, ce ne sont plus des gilets jaunes qui sont là, c’est bien pire ».
Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’abus policiers mais avec certains CRS, on pouvait encore discuter. Il arrivait que certains nous soutiennent à demi-mot : « on est d’accord avec vous mais on doit obéir aux ordres ». Ils n’avaient pas vraiment le choix. Ils auraient pu déposer leur casque par terre en signe de capitulation, on espérait qu’ils le fassent. Ça n’a pas été le cas, bien sûr.

Je ne regrette rien de ce qui s’est passé. Même si ça n’a pas abouti, quand bien même c’est un échec, on aura essayé ensemble de faire quelque chose. Si je n’avais rien fait, je m’en voudrais amèrement.
Sur le rond-point, au travers des rencontres, j’ai pu sentir la détresse des gens. Beaucoup était dans une grande précarité. Je me souviens, il y avait un couple qui disait ne pouvoir s’acheter de la viande qu’une fois par semaine. Je me souviens de cette autre dame qui vivait dans l’unique pièce de la maison qu’elle pouvait chauffer en hiver. Des histoires comme ça, je ne les oublierais jamais.
A travers ce mouvement, j’ai appris à prendre du recul. Je comprends mieux maintenant comment les choses fonctionnent, je sais que ce n’est jamais plié sur un seul côté. Dans chaque situation, il y a un envers et un endroit et il est important de faire la part des choses. Quand on entend dire par exemple que les élus sont tous des pourris, je ne suis pas d’accord. Il y a des maires qui se battent comme nous sur les mêmes questions, c’est un fait qu’on ne peut pas nier.
Aujourd’hui, je peux dire que mon positionnement a changé. Je m’intéresse plus à la politique et j’essaie de prendre le temps de voir tous les côtés d’un événement avant de me positionner.
Je crois en ce mouvement quand il va dans ce sens, soutenir les gens qui en ont besoin, résister à la fermeture des écoles, des centres de santé, aider une personne à ne pas perdre son emploi… En ce moment, on se bat contre la loi Blanquer. On organise des journées mortes dans la vallée, on demande aux parents d’élèves de ne pas mettre leurs enfants à l’école en signe de protestation. Je le fais en tant que gilet jaune mais je le fais surtout en tant que parent d’élève. On est bien dans nos petites écoles de village.
Si la loi passe, les petites écoles seront fermées et les enfants seront scolarisés ailleurs, dans des classes plus chargées, avec des enseignants moins formés. Si ça passe, c’est la fin de l’école publique telle qu’on la connait. Les gens qui auront les moyens mettront leurs enfants dans le privé. Et nous ? Les gens simples comme nous, n’auront plus les moyens de scolariser leurs enfants dans des conditions optimales. Je ne comprends pas que les gens ne se mobilisent pas plus. C’est une loi qui devrait tous nous faire réagir, qu’attendons-nous pour le faire ? Mardi prochain, je ne mettrai pas mes enfants à l’école et j’espère que d’autres feront de même.

On peut dire que le mouvement des gilets jaunes a fait bouger des choses dans notre famille. Nos enfants voient notre combat et chacun s’est positionné dans ce mouvement à sa manière. Ma plus jeune fille a quinze ans, elle a voulu faire quelques manifs avec nous mais cela ne l’intéresse pas plus que ça.
Mon fils, par contre, à dix-huit ans, on peut dire qu’il commence à se forger sa propre opinion. Il a participé aux blocages de son lycée cette année mais reste très critique par rapport au mouvement des gilets jaunes. Il trouve que ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux ont un discours trop simpliste. Ça l’énerve qu’ils agissent aussi vite sans avoir pris le temps de comprendre de quoi il en retournait. Il dit qu’il ne peut pas adhérer à cette façon de faire.
Ma fille ainée est probablement celle qui est le plus touchée par ce qui se passe aujourd’hui. Elle n’a pas d’appartement, vit avec nous et comme elle se déplace en voiture, elle constate d’elle-même combien le prix de la vie impacte sur ses choix personnels. Quand elle va aux manifs, c’est de son fait et avec ses propres arguments.

La richesse de ce mouvement est là, dans toute cette diversité rassemblée. Dans les manifs, j’ai croisé des jeunes, des vieux, des enseignants, des artisans, des militaires, des caissiers, des banquiers… Ce mouvement a réussi à nous rassembler.
Le problème c’est qu’on n’est plus assez. Et pourtant, rien n’a changé ou si peu. Parfois je me dis qu’on n’est pas encore assez dans la misère pour que les gens réagissent. Il faudrait qu’on soit plus, il faudrait qu’on réagisse en bloc. Où sont-ils tous ces milliers ?

Paroles de Stéphanie Metz
Mise en écriture de Myriam Dhume-Sonzogni



Kathie | poème

Ton rond-point brûle

à l’heure creuse
d’une nuit sans veille
montée de flammes
à ciel ouvert
bataille perdue
dans le désert
ton cœur ailleurs
espoir vidé
matin de cendre
joie consumée
tête à l’envers
gilet cramé
que reste t-il ?

ton rond point a brûlé.

Myriam Dhume-Sonzogni mars 2019



Kathie | portrait

N’oublie pas pourquoi tu es sortie le 17 novembre

fin mars 2019

Kathie m’a donné rendez-vous chez son amie Caro. Elle vient me chercher au parking sous une pluie battante. On marche, une porte s’ouvre, on entre, on n’est pas obligés de retirer ses chaussures. Chez Caro, le thé nous attend. C’est le nouveau quartier général du groupe, un lieu de passage et de ralliement. La fille de Caro rentre, s’installe sur le canapé, son fils répare l’ordinateur de Kathie. Il y a Thierry qui occupe une chambre le temps qu’il faut. Il arrive, s’installe et nous écoute discuter. C’est bruissant, circulant, aussi animé qu’un rond-point.

On nous accuse d’avoir brûlé le QG mais ce n’est pas nous. En réalité c’est l’inverse, ce vendredi-là si nous bloquions le tunnel c’était pour réclamer que le bail du terrain nous soit renouvelé. Nous n’avions aucun intérêt à le voir brûler. La vérité c’est que ce soir-là, nous avons perdu plus qu’une cabane, nous avons perdu notre deuxième chez -nous, celui où on savait qu’on pouvait venir à toute heure retrouver l’un, retrouver l’autre. Qu’on puisse imaginer que nous soyons les incendiaires de notre propre maison, rien que ça, ça me retourne la tête.

Ce soir-là, c’était la première fois qu’on ne dormait pas sur place. Il n’y avait plus de bois dans la réserve, on n’avait pas le choix, à deux heures du matin quand on a terminé de bloquer le tunnel, on est partis. Le QG a brûlé à 4 heures.
J’avais un pressentiment. Il n’y avait plus rien dans la cabane, tout avait déjà été emporté. Ça c’était fait de jour en jour, les gens étaient venus récupérer leurs affaires, ils enlevaient les tables, les canapés, la gazinière et on ne pouvait rien faire. A la fin, la seule chose qui restait encore, c’était le fauteuil roulant qu’on nous avait donné pour la maraude. Celui-ci, c’est un rescapé. Les incendiaires ont pris soin de le sortir à l’extérieur pour ne pas qu’il brûle avec le QG.

Le soir de l’incendie, j’ai pris des photos de l’intérieur de la cabane. J’ai montré les photos aux autres et j’ai dit : « dites au revoir au QG, si ça se trouve, vous ne le reverrez plus. » Le samedi, je ne savais encore rien de ce qui s’était passé mais c’est comme si je le sentais. Je me suis mise au ménage comme à chaque fois que j’ai la tête à l’envers. Mon téléphone n’arrêtait pas de biper mais je refusais de regarder mes messages. A midi trente, c’est là que j’ai appris la nouvelle. Un copain camionneur était passé sur le rond-point à quatre heures vingt et il avait filmé la cabane en feu.
Ce samedi-là, le lendemain de l’incendie, je n’ai pas voulu rejoindre les autres au tunnel. J’avais trop peur de m’effondrer. Je me souviens, en décembre, lorsque nous avions brûlé notre QG de l’époque, c’est ce qui s’était passé, je m’étais effondrée. Et pourtant, cette fois-ci, la décision avait été prise collectivement : on savait que la police viendrait démonter notre QG incessamment, sous peu et que ce jour-là, on devrait payer nous-même le démontage. C’est ce qui s’était passé à Dorlisheim. Ce jour-là, quand je suis arrivée sur le rond-point, je savais ce qui allait se passer mais pourtant je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer.

Ensuite, on a continué à se voir chez les uns, chez les autres mais ce n’était plus pareil. Notre rond-point nous manquait. C’est pour cela que le jour de l’an, lorsque quelqu’un a lancé le message : « rendez-vous au tunnel pour se dire la bonne année », on n’a pas hésité une seule seconde, on est tous venus se rassembler autour du feu. C’est là qu’on a pris la décision de reconstruire un QG. On a été voir le maire de Rothau pour lui demander un terrain. On a obtenu un bail pour trois mois. Il devait expirer début avril, le 4 exactement.
Notre QG, on s’y est tous mis pour le construire. C’est pour cela que c’est aussi difficile aujourd’hui. Depuis que tout a brûlé, je me sens un peu comme une SDF dans la vallée. C’est bien simple, depuis lors, je fais mille et un détours pour ne plus passer sur le rond-point. Cela reste douloureux.

Par dessus-tout, je me sens salie. Depuis vendredi, ça n’arrête pas. On nous traite de terroristes, d’extrémistes, je parle là des autres gilets jaunes, ce sont eux qui sont les plus virulents envers nous. On nous a bloqué, on ne peut plus accéder au groupe facebook de la vallée, on voit passer tous les messages et on ne peut même pas se justifier. C’est violent. Je me sens rejetée, je me sens trahie. C’est bien simple, mon gilet jaune, je l’ai jeté et j’en ai pris un autre. Celui-là, je ne pouvais plus le mettre, c’est comme s’il avait été sali. Mais j’ai gardé mon cœur. Celui sur lequel j’avais marqué ma devise : « n’oublie pas pourquoi tu es sortie le 17 novembre ». Le soir de l’incendie, je l’ai décroché du QG et je l’ai mis à l’abri dans ma voiture.

Je n’oublierai jamais pourquoi je suis sortie le 17 novembre. Je suis sortie contre l’augmentation des taxes pour les retraités, c’est pour cette raison-là que je suis montée sur le rond-point. Ensuite, ce qui m’a tenu, c’est de voir la misère des gens. J’ai vu arriver sur le rond-point des gens qui n’avaient rien mais vraiment rien. Je me souviens, il y avait une dame et son fils, ils étaient tous les deux handicapés. La dame touchait 749 euros par mois. Pour eux, Noël c’était pas de cadeau pas de repas de fête, ils ont mangé des pâtes comme d’habitude. C’est un exemple parmi d’autres. Je savais qu’il y avait des gens malheureux, je ne savais pas qu’il y en avait autant et surtout qu’ils puissent être aussi démunis. Pour moi, une de nos meilleurs actions c’est l’organisation des maraudes. Caro a sa cave pleine de sacs d’affaires qu’on a récoltées pour distribuer aux SDF à Strasbourg. Ça, c’est une action qu’on va poursuivre, c’est sûr, c’est utile, surtout en ce moment.

Aujourd’hui, je pense que la priorité est d’aider les retraités mais aussi les personnes invalides. Ce sont elles qui sont les plus affaiblies par le système. Je ne suis pas pour augmenter les aides sociales, je suis pour mieux les répartir. Il y a en France actuellement des gens qu’on n’aide pas assez et des gens qu’on aide beaucoup trop. Par exemple, il y a des mamans qui font 3-4 gosses parfois plus. Comme elles ne s’en occupent pas, les gosses leur sont retirés et confiés à des familles d’accueil. On paie les familles d’accueil mais j’ai appris récemment qu’on continuait à verser une allocation aux mamans qui avaient laissé tomber leurs gosses. Je ne trouve pas ça normal. Ce qui me révolte encore plus ce sont tous ces gens qui trichent avec les aides. Je ne suis pas raciste mais j’ai vu dans une émission sur M6 que des familles étrangères multipliaient les adresses pour recevoir plusieurs fois les allocations. C’est scandaleux, franchement de voir ça alors que par ailleurs, il y a des gens pauvres qui mériteraient d’avoir plus.
Il faudrait faire des enquêtes sociales pour savoir à qui distribuer des aides. Je ne pourrais pas dire sur quels critères ni comment les mettre en place, ça franchement je me suis cassé la tête sur ce problème sans pouvoir trouver de solution. Ce que je sais, c’est qu’il faudrait revoir ce système de fond en comble.

Il faudrait pouvoir faire quelque chose pour baisser le prix de la vie. Je viens d’une famille ouvrière. On était 5 enfants sur le salaire de mon père mais on s’en sortait, on arrivait à partir en vacances l’été. Aujourd’hui, un ouvrier, il n’arrive plus à bien faire vivre sa famille. Le prix de la vie a trop augmenté par rapport aux salaires. Ça a commencé avec le passage à l’euro. Je me souviens, ma nièce était fan de Barbie. Une Barbie ça coûtait 30 francs à l’époque. Je lui en achetais une à chaque anniversaire. Lorsqu’on est passés à l’euro, la même Barbie coûtait 30 euros mais mon salaire, lui, n’avait pas suivi. Personnellement, je ne me plains pas trop, j’ai de quoi vivre. Mais je sais que si je veux me payer quelque chose d’exceptionnel comme par exemple aller à Disneyland en famille, il faut que j’anticipe sur deux ans, chaque mois, je mets de l’argent de côté.

Maintenant, on nous dit que ce qui ressort du grand Débat, c’est que les français veulent baisser les impôts. Pour moi, l a priorité, c’est pas ça, pour moi, ce qu’il faudrait, c’est baisser les taxes sur les produits de première nécessité, ça c’est une chose qui profiterait aux plus démunis. L’autre chose c’est l’essence. Actuellement, le gasoil est à 1 euro 50 le litre, si je fais mes calculs, j’en ai pour 120 euros par mois sans compter le prix de l’usure de la voiture. Mon père déjà à l’époque, il disait, une voiture c’est une personne de plus à table, maintenant, c’est plus que ça, maintenant, une voiture c’est un véritable gouffre. Mais ici dans notre vallée, comment faire autrement ? On n’a pas de tram, on a des trains mais ils ne circulent pas partout et à des horaires restreints. Sans voitures, on est piégés dans la vallée, on ne peut plus se déplacer.

J’ai participé à beaucoup d’actions collectives mais les manifestations, je n’y vais pas. J’étais à une seule manifestation, celle de Belfort, c’était tranquille et convivial, il n’y avait pas de forces de l’ordre. Les autres, je n’y vais pas. Je ne peux pas me le permettre, mon mari est en attente de greffe, je n’ose pas imaginer les conséquences si jamais j’étais arrêtée, blessée ou mise en garde à vue. Je reste dans la légalité, je n’ai pas le choix, par contre je suis tout ce qui se passe sur internet. J’essaie de chercher des informations derrière ce qu’on nous montre en permanence. Pour ça, je peux remercier Macron. Avant ce mouvement, j’étais une parfaite inculte. A mesure que le mouvement s’amplifiait et que nous discutions de toutes ces choses-là en groupe, j’ai pris l’habitude d’aller chercher des informations sur internet, par exemple le salaire réel d’un député, la loi anti-casseurs, le pourquoi et le comment des taxes…

Une autre chose que Macron nous a donnée, c’est la fraternité. On l’avait perdue à force de rester chez nous, enfermés devant nos écrans, notre télé, nos réseaux virtuels… Je me souviens quand j’étais jeune, on allait s’installer sur les marches du Royal avec les copains et on discutait jusqu’à ce que nos mères nous disent de rentrer. Ce truc-là, je l’ai retrouvé avec les gilets jaunes. Venir et discuter avec des gens qu’on ne connait pas sans que cela ne soit une gêne… C’est comme ça que j’ai découvert des gens extraordinaires qui sont devenus des copains par la suite. J’ai rencontré des gens super pourris aussi mais ça c’est une autre histoire. On entend souvent dire que les gilets jaunes, c’est une famille. Pour moi, c’est ce qui s’est passé. Je sais que demain, si je suis dans la merde, il y a des copains gilets jaunes qui m’aideront. Eux savent qu’ils peuvent compter sur moi. Ça n’aurait pas été le cas avant. Si quelqu’un m’avait appelé au milieu de la nuit pour me demander de l’aide, je l’aurais envoyé balader. Maintenant, c’est clair, j’irai l’aider même si je travaille le lendemain. Thierry, il était en rade de logement, Caro avait une chambre, elle a proposé de le dépanner. Moi, l’ordinateur me lâche juste au moment où ma fille en a besoin pour son bac et là, en ce moment même, c’est le fils de Caro qui me le répare. C’est ça l’esprit gilet jaune, c’est l’esprit d’entraide.

C’est dommage qu’on en soit arrivés là, à cette scission entre nous. Je ne suis pas Gilet jaune pour me mettre contre d’autres Gilets jaunes. J’y suis pour protester contre les mesures prises par le gouvernement.
Je suis malheureuse de ce qui se passe. J’essaie de comprendre mais je n’y arrive pas tout à fait. Pour moi, je vois deux choses pour expliquer la rupture dans notre groupe gilets jaunes de la vallée. Le premier élément c’est que parmi nous, il y avait un leader. C’est tout à fait contraire à l’esprit gilet jaune. Au début, on ne s’en rendait pas compte mais de fait, il y avait une personne, quand elle était là, on ne pouvait pas prendre d’initiatives sans qu’il y ait d’intervention de sa part. A Dorlisheim, ils votent systématiquement chaque décision à main levée, chez nous, on ne votait quasiment jamais. La décision finale était en grande partie influencée par l’opinion d’une personne. De cela, nous ne pouvions pas parler. Mais quand cette personne n’était pas là, on ressentait la différence, on parvenait mieux à s’organiser nous-mêmes.
La deuxième chose qui nous a fragilisée, c’est la création de l’Association des gilets jaunes de la vallée. On était plusieurs à dire qu’il n’y avait pas lieu de se monter en association mais bon, ça s’est fait et au début, on a suivi, même si personnellement, je n’ai jamais adhéré. Pour moi, il y a un truc qui cloche avec cette association. Pourquoi se dire « Association des Gilets Jaunes de la vallée de la Bruche » alors qu’au départ, notre lutte, elle est nationale ? Je trouve ça trop réducteur, ça nous fait perdre notre cap, on se disperse en se réduisant au local.

Aujourd’hui, on a encore le moral dans les chaussettes mais on va se reprendre et continuer notre route. On se rapproche du groupe de Dorlisheim. Cette semaine, on s’est rendu à leur QG. Lorsqu’ils nous ont vu arriver, ils ont crié : « bienvenue Schirmeck » ! Rien que ça, ça redonne le moral.
En ce moment, notre QG, c’est chez Caro. C’est là qu’on se réunit tous. Mais on compte bien recréer un nouveau chez-nous dans la vallée. Pour l’instant, on ne sait pas encore où. Aujourd’hui, si je devais me définir, je ne dirais plus que je suis gilet jaune, je dirais que je suis une citoyenne en colère. J’espère que notre mouvement laissera des traces. J’aimerais que ma fille puisse le dire à ses enfants : « tu peux être fière que ta mamie ait été gilet jaune ». Ma fille, il faut lui demander ce qu’elle pense des gilets jaunes, faites-le et vous verrez ce qu’elle en dit.
Léa est en sixième, elle a onze ans peut-être douze ? Elle est assise à la table avec sa mère. Elle décore en silence un mandala. S’intéresse, veut savoir qu’est-ce qu’il adviendra de ce portrait. Sur la question des gilets jaunes, elle s’exprime facilement.
« Pour moi, c’est bien de montrer à tout le monde ce qui se passe, c’est mieux. Cela permet de faire savoir aux autres qu’ils ne sont pas seuls. Il ne faut pas rester dans la souffrance et ne rien dire. Là, c’est tout le peuple qui souffre. Il faut le dire, trouver des solutions pour que ça s’arrête. Il faudrait que le monde soit plus homogène. Que les gens puissent être suffisamment d’accord entre eux. Là, entre les gens qui sont dans la misère et les gens qui peuvent se payer tout ce qu’ils veulent, ce n’est pas homogène. Il y a des gens qui ne peuvent pas parler et d’autres qu’on entend tout le temps parler. Il faut pouvoir dire ça. »

Paroles de Kathie Sevat et sa fille Léa
Mise en écriture : Myriam Dhume-Sonzogni



Portraits poétiques – présentation

Portraits poétiques

Dans la rencontre, je voulais prendre ma part.
Je ne pouvais accepter qu’on dise simplement : ils sont fainéants, violents, intolérants, inconséquents, racistes… Je ne pouvais pas l’accepter parce que la rencontre me semble bien plus riche qu’un simple cliché. Le cliché, quand il est dégainé trop vite, coupe court à la rencontre, il ouvre la voix au mépris. Cela, je ne pouvais l’accepter.
Eux et nous, c’est une autre chose que je n’accepte pas. Parce que je me sens eux comme je me sens nous. C’est une question de dignité. De fraternité, comme dit l’autre.
De quelle manière prendre part ? Je suis écrivaine, je suis poète, j’ai pour moi cette possibilité de prendre le temps. D’écouter puis de restituer, avec mes mots mais pas seulement. Avec des mots dont ils ou elles puissent se sentir fier.e.s. Ils ou elles. Les gilets jaunes de ma vallée. Ceux du rond-point de Schirmeck, ceux du rond-point de Saint-Dié, peut-être plus loin. Je me suis dit que je pouvais faire leur portrait.
Dire sans réduire. Tenter de faire entendre au plus près de leur parole. Sans apparaître comme prédatrice.
Mon but n’est pas de faire à partir de mais de faire avec. Que l’écriture naisse au sein de cette rencontre et qu’elle y reste fidèle. Il me faudra écouter et puis réécouter. Il me faudra écrire et faire relire, échanger et modifier, coudre et recoudre encore le texte afin qu’il s’ajuste le mieux possible à la parole entendue. Ce serait comme tailler un vêtement sur mesure. Écrire comme on serait artisan.
Un portrait, un poème. Cela me plaît d’assortir chaque portrait d’un poème. C’est la part dédiée à l’envol. Un horizon utopique de la parole entendue. Mon regard sans retenue. La possibilité que je me donne d’un écart. Le portrait c’est elles, c’est eux, ce sont les gilets jaunes de ma vallée, le poème c’est un peu moi d’un peu d’eux, une sorte d’alchimie.
Le contrat est clair, je ne publierai pas de portrait sans que la personne ne donne son accord. C’est une question d’honnêteté. Mais si elles, ils, y consentent, j’aimerais qu’ils, elles, soient rendu.e.s visibles. J’aimerais qu’il y ait leurs mots, j’aimerais qu’il y ait leurs noms, j’aimerais qu’il y ait leurs visages.
Pour cela, il est possible que nous puissions faire venir d’autres artistes à ce projet. En veillant à ce que l’esprit de l’accord ne se perde. Faire avec. Faire dans le sens d’une dignité partagée. Faire en prenant le temps de la rencontre. Faire en sorte que lève la fierté du bel ouvrage accompli ensemble.

Février 2019




Nathalie | portrait

Je rencontre Nathalie à la fin du grand débat organisé par la mairie de Saâles. Elle discute avec deux autres personnes. J’attrape ces mots au vol : « ne croyez pas ça, dans ce mouvement, bien au contraire, il y a de l’entraide et de ma solidarité. » Mon projet n’est pas encore précis dans ma tête mais lorsque je demande à Nathalie si elle accepte que je fasse son portrait, elle me dit oui tout de suite. Elle me dit oui et cela lui met des larmes dans les yeux.
Je retourne la voir deux jours après chez elle. On entre par le garage, l’aboiement du chien fait office de sonnette. Dans le salon, une grande table en bois et autour, des petites filles qui font du bricolage. L’une coud une licorne et l’autre un panda. La troisième, plus petite, se réveille de la sieste. Nathalie est nounou. Elle a un grand jardin qu’on voit depuis la baie vitrée du salon, trois chats, un chien et un autre à temps partiel, qu’elle garde lorsque sa fille travaille

Depuis quand je suis gilet jaune ? Depuis toujours, je crois. Depuis l’enfance, en fait. J’ai toujours aidé les autres et j’ai toujours été intéressée par les autres. Chez moi, il y a l’ assiette au cas où, je la mets systématiquement sur la table au cas où quelqu’un viendrait pendant le repas. Pour moi c’est ce qu’il y a de plus important, ça et puis l’injustice. L’injustice est une chose qui me révulse profondément, l’injustice, je ne la tolère pas, tout simplement.
Dans le mouvement des gilets jaunes, j’ai trouvé cette justice, j’ai trouvé cette entraide. Au rond-point, tu peux être n’importe qui, chef d’entreprise, chômeur, intérimaire, tu viens, on t’invite à t’asseoir, on t’offre le café. J’y suis allée, on m’a offert le café, on m’a parlé, on m’a écoutée et à la fin on m’a dit : tu reviens la semaine prochaine ? et voilà, c’est comme ça, tu rentres dans le mouvement sans même t’en rendre compte. C’est fraternel. La semaine suivante, on fait un barbecue, on te dit : viens ramène deux-trois saucisses, on met ensemble, on partage et pendant ce temps on refait le monde. Avant c’était dans les cafés, maintenant c’est sur les ronds-points, on refait le monde tous ensemble. C’est ça le mouvement des gilets jaunes. Il y a la liberté, il y a l’égalité, il y a la fraternité. Liberté de parler, fraternité parce qu’il y a de l’aide, égalité parce qu’on est tous dans la merde.

Avant, je ne disais pas que je n’y arrivais pas. J’avais honte. Dans les petits villages, on ne le dit pas qu’on n’y arrive pas. A payer notre maison, à régler nos factures. On n’a pas le courage d’aller à la mairie demander à payer en deux fois la facture d’eau, on se cache. On a honte.
Je travaille, mon mari travaille, on a deux salaires et pourtant, on n’arrive pas à couvrir les dépenses du quotidien. Mon frigo est vide et il le restera jusqu’à la fin du mois. On va faire du riz, on va faire des pâtes, on va faire des patates, je sais cuisiner, c’est ma chance.
Comment ça arrive, on ne s’en rend pas compte. Il y a deux ans, une fois par mois je remplissais mon caddie. Maintenant avec la même somme, je ne remplis plus mon caddie, je n’y arrive plus. J’arrive au dix du mois, je ne peux plus faire les courses et mon frigo reste vide jusqu’à la fin du mois.
La descente elle se fait doucement, petit à petit.
J’ai été obligée de vider mon épargne. Maintenant, s’il y a un problème, on n’a plus de quoi avancer. Je prie pour que ma voiture ne tombe pas en panne, c’est tout ce que je peux faire. Si ma voiture tombe en panne, mon mari ne pourra plus aller travailler et il perdra son travail. Et après ? Où je trouve l’argent moi ? Je travaille 50 heures par semaine, est-ce qu’il faut que j’en travaille 80 ? J’ai dit à mon banquier que la seule chose qui me restait c’était de faire le trottoir. Je sais, je suis trop vieille mais, sérieusement, j’y ai pensé. Quand j’ai été voir l’assistante sociale, vous savez ce qu’elle m’a dit ? Madame, il y a de jolis ponts dans le secteur, vous pouvez toujours dormir sous les ponts.
Ils disent qu’on est rien, comment peuvent-ils dire cela ?
Mes parents s’en sortaient mieux même avec quatre enfants. Eux, c’était entrée plat dessert à chaque repas. Moi je suis obligée de choisir.
Mon rêve ce serait de pouvoir m’acheter un pantalon pendant les soldes. Aller dans la boutique où travaille ma fille et choisir un pantalon sans regarder le moins cher. Mais surtout ce que j’aimerais, c’est pouvoir aller faire mes courses après le dix du mois pour remplir ce maudit frigo. Le remplir vraiment, le remplir tellement que je sois obligée de pousser la porte pour pouvoir tasser les choses à l’intérieur. J’en rêve la nuit de ça. Et puis aussi les étagères. Ouvrir mon placard et que les étagères soient pleines, qu’il y ait, je sais pas, cinq paquets de céréales différents et puis deux ou trois tablettes de chocolat différent. Celui que je préfère, c’est le chocolat blanc à la noix de coco mais j’en achète jamais, je ne peux pas.
Si je pouvais, j’aimerais inviter des copains à manger et qu’on se fasse autre chose que des spaghettis bolognaises. Inviter du monde à mon anniversaire, cela fait un bail que je ne le fais plus. Je fais la digne comme ça, je dis que je m’en fiche, une année de plus, une année de moins, je dis que je n’ai pas envie de le fêter. Ça c’est pour les autres que je dis ça mais au fond ça me crève le bide de pas pouvoir le faire.
Je n’ai même pas vingt euros pour donner aux restos du cœur.
Je suis tombée bien bas.

Mes parents, eux, avaient une vie plus digne. Mon père était marbrier, il était reconnu dans son travail. Son patron le félicitait quand il faisait de la belle ouvrage mais moi, qui vient reconnaître mon travail ?
On bosse comme un cri, on est des kleenex. Moi, au boulot, ça se passe bien tant que je ne dis pas non, tant que j’accepte ce qu’on me demande de faire. Si demain, je dis non, ça ira une fois peut-être deux. La troisième fois, si tu râles, on te dit qu’il y en a cent derrière toi qui attendent ta place. Aujourd’hui pour garder son boulot, il faut accepter de se faire traiter comme des chiens, on n’en parle pas assez, on se tait.

Ici, au village, je ne mets pas mon gilet jaune. Déjà que je passe pour une râleuse. Avec un gilet jaune, on me mettrait une étiquette, on dirait que je suis violente, intolérante, et ça je ne veux pas. Le maire sait, quelques bons amis savent, après ça me regarde, ça ne regarde que moi.
Mentalement je serai toujours gilet jaune. La motivation elle est là. Maintenant que j’ai ouvert ma bouche, je ne la fermerai plus. J’ai trouvé mon engagement.
Je suis allée trois fois à Paris. J’ai fait l’acte I, l’acte II et l’acte III. Faut faire ça au moins une fois dans sa vie. Dans la manif, t’es noyée dans une masse, tout le monde converge dans le même sens, c’est extraordinaire. Ce n’est pas seulement qu’on marche d’un point A à un point B, ce n’est pas seulement ça. Avant tout, c’est cette fraternité entre nous, ça nous soude. C’est comme si on partageait une forme d’amour, l’amour avec un grand A. On est proche de son voisin, de sa voisine, on n’est plus tout seul, on fait partie d’un groupe, on est tous ensemble. Ce que nous on n’a pas, on le réclame légalement et fortement, on le réclame d’une même voix.
On veut quoi ? On veut de la liberté, on veut du pouvoir d’achat, de la démocratie, on veut s’aimer les uns les autres, on veut se respecter, on veut que les gens nous respectent et ça c’est génial. Le moment le plus fort de la manif c’est quand on chante ensemble la Marseillaise. On est plus de vingt-mille et on chante ensemble la Marseillaise. J’en ai encore des papillons dans le ventre. C’est un moment extraordinaire.
Quand je suis rentrée de Paris, j’étais fière de moi, j’avais des étoiles dans les yeux. Je disais, j’ai fait Paris, j’ai fait les gilets jaunes. On a été bousculés, gazés, mais qu’importe, ce qui compte c’est cette fraternité.
Ça fait du bien de se dire qu’on n’est pas seuls.

Je me dis qu’il ne faut pas qu’on perde ça. Dans deux mois, trois mois, peut-être qu’on sera encore sur les ronds-points, peut-être qu’on n’y sera plus mais il faut qu’on poursuive cette entraide. On ne peut pas se dire simplement, on arrête, on retourne chez soi. Cette énergie qu’on a tous ensemble, le vendredi soir, ça me recharge déjà les batteries. Le fait de me dire, je vais y aller, je vais retrouver les autres, je vais continuer de me battre, ça me tient toute la semaine, ça évite que je me noie dans la routine. Je ne peux pas imaginer que ça s’arrête. Je me dis, il faudra qu’on en fasse quelque chose, on pourrait aller s’aider les uns et les autres sur des chantiers. Par exemple, si l’un doit refaire sa maison, les autres pourraient aider. On pourrait créer une association, quelque chose. Une chose est sûre : maintenant que j’ai pris toute cette lumière, je ne peux pas me résoudre à retourner dans l’ombre.

On dit qu’on est violents, on nous traite de talibans. Mais t’es obligé d’avoir de la violence, on te pousse à la violence. Au début, quand on essayait de parler, on nous écoutait pas. On a commencé à nous écouter à l’acte III alors là oui, ils ont bougé mais pour faire quoi ? On a donné 100 euros de prime à certains, personnellement je n’en ai pas vu la couleur. Tout ce qu’on a fait c’est de créer encore plus de distension, encore plus d’injustice. On va dire, pourquoi lui il a droit et pas moi ? Alors que la vérité c’est qu’on y a tous droits, on est tous dans le besoin. Le but d’une société, ça devrait être de faire monter les gens, pas de les couler. Au lieu, de ça, on nous matraque, on nous gaze, on nous répond par des flashballs, c’est ça la France ? C’est ça les droits de la France ?
Maintenant on parle du grand débat. J’y vais au grand débat, je fais entendre ma voix. Mais si au bout du compte, on n’obtient rien de concret, qu’est-ce qu’on va faire ? Qu’est-ce que je vais faire ? Je vais rentrer chez moi, baisser les oreilles et attendre que ça se passe ? S’il faut descendre dans la rue et tout casser alors j’irai, ça ne me pose aucun problème de conscience. Je ne suis pas violente, ce n’est pas dans mon caractère, ce que je demande c’est une réponse. Pas forcément la bonne réponse, mais une réponse tout simplement. Ce que je veux, ce n’est pas le pouvoir. C’est même pas avoir plus d’argent. C’est exister. Je veux exister. Être reconnue. Qu’on me dise, oui tu existes, non je ne suis pas indifférent à ton sort.
Et alors, sinon quoi, qu’est-ce qu’il faut faire pour que vous nous voyiez ? Faut crever devant vous la bouche ouverte ? faut s’immoler ? Regardez-nous on est là, on est la France, on n’est pas des exclus, on n’est pas des miséreux, on est des êtres humains.

Quand j’étais petite, je voulais être mère Thérésa, mais gilet jaune c’est encore plus fort. Être gilet jaune c’est comme être mère Thérésa pour toute la planète.
J’aimerais ça plus tard, lire dans un livre d’histoire que le mouvement des gilets jaunes a changé le monde. C’est une chose qui me met des étoiles dans les yeux.
Je pense au jour où je ne serai plus là. Je ne tiens pas à ce qu’il reste quoi que ce soit de mon enveloppe charnelle. Être incinérée et que mes cendres aillent dans le lac de Salagou, cela me convient. Mais j’aimerais qu’il reste une trace de moi, une photo, un portrait, un poème et surtout mon engagement des gilets jaunes. J’aimerais ça, qu’on mette en épitaphe quelque part : un jour, j’ai été gilet jaune.
J’en serai fière. L’idée que je puisse faire partie de ceux qui ont changé le monde. Qui ont fait en sorte que ce ne soit plus la finance mais l’humain qui soit au centre des décisions. Qu’on remette tout dans le bon sens. Que ce soit un peu grâce à moi, parce que j’ai osé râler et dire que je crevais de faim.
Mon utopie elle est là.

Paroles de Nathalie De Tena
Mise en écriture de Myriam Sonzogni





Nathalie | poème

Jusque-là
tes mots,
dans ton placard
tu les laissais.
Tes mots du peu, tes mots du rien,
tes mots coulants,
dans ton placard
tu les laissais,
manger le vide
au cul de ta faim.

Jusque-là
sans un mot,
tu bosses comme un cri.
Jamais non toujours oui
tu sais qu’un mot
mot de trop
tout s’arrêterait
et après ?
sans caution
ni loyer,
il y a de jolis ponts
Nathalie
où aller.

Jusqu’au
rond-point
de cette fraternité,
euphorisant
tes mots du trop, tes mots du rien,
tes mots coulants.
Mille papillons
dansent
à l’intérieur de ton ventre,
tandis que tu oses,
ensemble
tu oses.

Ta voix est belle quand elle est portée par le chant.

février 2019




Sylvain | portrait

« La rage que j’accumule se transforme en détermination. »

Ma première conversation avec Sylvain date du 12 décembre 2018. Je me souviens, j’étais passée au campement des gilets jaunes après avoir emmenée ma fille au bus qui devait la conduire au match de la SIG à Strasbourg. Ce fameux soir où cinq personnes ont trouvé la mort dans la tuerie du marché de Noël de Strasbourg. Ça, bien sûr, je ne l’ai su qu’après. Vers dix-neuf heures, j’étais au rond-point devant le tunnel de Schirmeck et je discutais de politique autour d’une assiette de sanglier aux spätzle qu’on m’avait gentiment proposée. Ce soir-là, Sylvain m’avait parlé du RIC. C’est la première fois où j’en entendais parler et ma première réaction avait été une certaine réticence devant ce que je considérais comme une mesure de type « populiste ». Avec Sylvain, nous avions bien discuté jusqu’au moment d’aborder l’inévitable question des privilèges accordés aux immigrés. Pour Sylvain, à ce moment-là, il fallait d’abord penser à nos SDF, à nos retraités avant de penser aux autres.  Sur ce point, je ne pouvais que contre-argumenter et lorsque je l’ai fait, Sylvain m’a écouté sans trace d’agressivité. J’ai trouvé cela honnête. Là où la parole continue de tourner, la porte n’est pas encore fermée, c’est cela même qui m’a fait retourner sur les rond-points. J’ai retrouvé Sylvain au QG des gilets jaunes. Entre-temps, le campement s’est démonté, remonté, aujourd’hui c’est devenu une cabane tout confort sur le rond-point. Nous commençons l’entretien autour d’un café pris sur le bar en bois de palettes. Après une nuit passée au QG avec quelques autres personnes, Sylvain a cherché des croissants pour tout le monde. Des gens entrent, des gens sortent, certains émergent doucement du canapé, font du feu, coupent du bois. De temps en temps, une voiture klaxonne en traversant le rond-point.

Moi, le mouvement, je l’ai rejoint le 21 novembre. Ensuite, je n’ai plus quitté le mouvement. Les gilets jaunes, ça m’a sorti la tête de l’eau. Je venais tout juste de sortir d’une phase dépressive, j’étais ce qu’on appelle un Geek. Quand je n’étais pas au boulot, j’étais sur l’écran le jour, la nuit, j’étais complètement coupé du monde.

En même temps que l’espoir, les gilets jaunes, ça m’a redonné le goût du contact. Je veux dire, pas seulement le contact virtuel mais le contact humain, celui qui met les gens ensemble en vrai, qui les fait s’entraider. C’est une chose que j’avais en moi mais que j’avais perdue, à force de passer mon temps derrière les écrans. Quand la technologie explose, les gens se referment, le contact virtuel finit par remplacer le contact humain, on ne connait même plus son propre voisin. Ici, on croise tout le monde, des jeunes, des vieux, c’est ce qui est bien dans le mouvement, c’est solidaire et multi-générationnel. On retrouve le goût de l’entraide. Des choses toutes simples comme venir couper du bois quand il en faut, ramener du café, des croissants pour ceux qui ont fait la nuit, rassembler des couvertures pour les maraudes. Quand je peux, je sors et je vais chercher des tartes flambées pour tout le monde, c’est pas grand-chose mais je participe, en ce moment, j’ai les moyens.

Actuellement, je travaille dans la boite de mon père, je suis électricien, c’est ma formation de départ. Après avoir le CAP d’électricien, j’ai voulu faire agent de sécurité là aussi, je me suis formé mais c’est un travail ingrat et trop solitaire. La nuit, tu patrouilles au volant de ta voiture, tu n’arrêtes pas, tu passes et repasses toujours par les mêmes endroits. Tu as beau faire ce que tu veux, il y a toujours un moment où tu perds ta vigilance, ça devient dangereux. J’ai arrêté le jour où j’ai failli passer sous les roues d’un camion. Je me suis dit que ça ne valait pas la peine de risquer ma vie, pas comme ça. J’ai passé un CAP mécanique auto, j’ai voulu travailler dans un garage mais je n’ai eu que des refus pour manque d’expérience. Je n’avais pas le choix, j’ai repris la sécurité mais je suis tombé en dépression et il a fallu que j’arrête. C’est là que je suis parti à la légion, c’était mon rêve, je voulais servir mon pays. Je suis resté trois semaines sur Paris, j’ai tenu bon les premiers test mais quand je suis passé devant le médecin, à cause de mon asthme, ça n’a pas été possible de continuer.

Retour à la Sécurité. J’y suis retourné et j’ai bossé pour eux jusqu’à ce que je sois licencié. La boite avait perdu le marché du poste où j’étais affecté. Du coup, je suis allé travailler dans la boite de mon père. Pour l’instant, moi, personnellement, je ne me plains pas, j’ai connu des temps plus durs. Je prends ce qui vient, sans chercher à me projeter dans l’avenir, c’est encore ce qu’il y a de mieux à faire.

Si je suis dans le mouvement, c’est parce qu’il faut que ça change. Il faudrait tout changer. Il y a eu trop d’abus. Pour moi, ça a commencé sous Sarkozy. Du jour où il a pris ses fonctions, il nous a demandé de nous serrer la ceinture et dans le même temps il faisait augmenter son salaire de soixante-dix-pour-cent. Lui et les autres, ils ont consumé le pays. L’armée, l’école, les hôpitaux…on nous dit qu’il n’y a plus assez de moyens, où va notre argent, où vont nos impôts ? Comment se fait-il qu’on demande aux retraités de payer pour les jeunes alors qu’ils ont cotisé toute leur vie ? Comment se fait-il que les produits de première nécessité ont tellement augmenté qu’une famille ne s’en sorte plus avec 2000 euros ? Comment se fait-il que les riches deviennent de plus en plus riches alors que la misère s’agrandit ? Ce n’est plus même une crevasse, c’est un véritable canyon qu’il y a aujourd’hui entre la France d’en haut et celle d’en bas. Comment voulez-vous qu’on ait encore confiance ?

Le grand débat, c’est de l’enfumage. On va peut-être nous donner des miettes mais au fond ça ne va rien changer. On va continuer à prendre des impôts aux plus pauvres sans toucher aux impôts des plus riches. Je ne suis pas contre le fait de payer des impôts, je suis même pour le fait que tout le monde paie des impôts par rapport à son niveau de vie de réel. Ça peut être un euro symbolique, c’est déjà une contribution. Mais il faudrait que ce soit transparent et surtout équitable. Je voudrais savoir où vont nos impôts. On nous dit qu’il faut une transition écologique, là aussi je suis d’accord, mais pas dans ces conditions. Il faudrait que chacun contribue à la transition selon ce qu’il pollue. Il ne faut pas rêver, les cargos, les avions, ça pollue bien plus qu’une voiture, il faudrait davantage les taxer. Je suis pour l’écologie mais pas au détriment de l’égalité sociale.

Il faudrait tout changer. Il faudrait donner plus de poids au peuple dans le pays. On réclame le RIC pour pouvoir décider par nous-même, on réclame du pouvoir d’achat pour pouvoir vivre dignement, que chacun puisse travailler, payer des impôts, faire ses courses et partir en vacances sans avoir à compter chaque centime. On réclame la fin de la corruption et l’arrêt des délocalisations d’entreprise. Il y aurait du travail pour tout le monde si on s’en donnait les moyens.
On est là, on reste visible, le mouvement ne s’essouffle pas, contrairement à ce qu’on dit. Pour l’instant, on n’a obtenu que des miettes mais c’est là, ça avance à pas de souris. Notre idée de RIC commence à être reprise par les partis politiques. Je suis sûr que notre mouvement restera dans les annales et qu’on en parlera un jour dans les écoles. Ce que j’aimerais qu’on retienne, c’est qu’on a réussi à changer les choses tout en étant pacifiques. Notre force, elle est là.
Ils veulent diaboliser le mouvement, ils veulent faire dire qu’on est violents mais il y a des images qui ne trompent personne. Une vieille dame bousculée par les CRS, des manifestants mains en l’air, tirés au flashball, des street medic matraqués alors même qu’ils portaient assistance à personne en danger… les images sont là et elles montrent bien de quel côté se trouve la violence.

Actuellement, partout dans le monde, des Etats nous soutiennent. Le Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU demande urgemment à ce que la France approfondisse les enquêtes sur les cas rapportés d’usage excessif de le force contre les Gilets jaunes depuis le 17 novembre. C’est sur la page Facebook du syndicat France police/ policiers en colère. Les français, champions du monde de la Révolution Française, c’est ce qu’on dit de nous dans le monde, notre mouvement s’étend, il devient contagieux. C’est pour ça qu’on ne peut pas s’arrêter là. On ne peut pas le faire maintenant, déjà il y a eu trop de blessés, rien que pour eux, il faut qu’on continue. Il faut continuer de montrer notre mécontentement de façon pacifique sans violence.

Je ne suis pas allé manifester à Paris. Je suis allé sur Strasbourg mais pas sur Paris. J’aurais trop peur de mes réactions. Avant de devenir agent de sécurité, j’étais quelqu’un d’impulsif, je réagissais au quart de tour. Après, forcément, j’ai pas eu le choix, il a fallu que j’apprenne à me contenir. Aujourd’hui, je peux dire que je suis quelqu’un de pacifique mais devant certaines situations, je sais que je ne pourrais pas faire autrement que de réagir. Si je vois devant moi une personne âgée se faire bousculer par les forces de l’ordre, obligé je réagis.

En décembre, je suis allé manifester à Strasbourg. C’était la première fois, j’ai trouvé ça incroyable. On défilait dans la rue et, aux fenêtres, il y avait des gamins qui nous faisaient des signes pour nous encourager. Quand on est passé devant l’ambassade d’Algérie, on a vu l’ambassadeur sortir sur son balcon en costard cravate et on a crié ces mots : « on va te renvoyer chez toi ! » Notre slogan, ce n’était pas dirigé contre le fait qu’il soit algérien, on n’a pas crié ça par racisme. Ce qu’on dénonce, c’est le fait qu’il fasse partie de ces gens qui nous coûtent aussi cher.

Ensuite, on s’est dirigés vers le marché de Noël. Ce n’était pas prévu dans le parcours de la manif et aussitôt, les CRS ont eu un mouvement de panique. Ils ont enfilé leur tenue anti-émeute et ils se sont mis en place. Ils nous ont jeté une grenade lacrymogène aux pieds. Pour moi, c’était la première fois. J’ai senti immédiatement la peau du visage me brûler, le gaz est entré dans mes yeux, ça pique et ça fait pleurer. Si tu essaies de mettre de l’eau, c’est pire, la brûlure s’étend sur tout ton visage. Il ne faut surtout pas. J’ai eu la sensation que j’étais en train de me noyer. Je suis asthmatique, j’ai cru que je me noyais, j’ai failli vomir.

Je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Je ne comprends pas pourquoi les policiers ne nous rejoignent pas. Il y a déjà un syndicat avec nous, pourquoi les autres ne font pas pareil ? Je me souviens d’avoir vu sur les réseaux, la séquence d’une gendarmette aidée par les gilets jaunes. Les autres gendarmes s’étaient repliés et ils l’avaient laissée là, en plan au milieu des manifestants. Quelques-uns ont commencé à l’insulter en lui balançant de l’eau mais ils étaient plusieurs à se mettre autour d’elle pour la protéger. Les gilets jaunes lui ont fait une haie pour lui permettre de s’exfiltrer et elle a pu sortir de la foule sans problème. J’espère qu’elle y pensera la prochaine fois qu’elle se retrouvera devant des gilets jaunes, j’espère qu’elle se souviendra de cet acte de solidarité.
La deuxième manifestation à laquelle j’ai participé, je m’en souviens, c’était plus dur encore. Il y avait notre mouvement et à côté il y avait des casseurs qui ont jeté des pétards aux policiers. Ceux-là n’avaient rien à voir avec nous. Quand les CRS ont tiré des grenades lacrymogènes, il y a eu un mouvement de foule, les casseurs sont partis de leur côté et nous, on s’est replié dans la rue piétonne près de la gare. Il y avait une femme avec deux enfants qui sortaient d’un magasin, je me suis avancé vers eux et je leur ai dit : « ne restez pas là, c’est trop dangereux, retournez dans le magasin ! ». A ce moment-là, je me dirigeais vers mon groupe, un CRS est venu par l’arrière et il m’a agrippé par le col. J’ai croisé son regard, mélange de haine et d’épuisement, j’ai cru que j’allais me faire tabasser. Je n’arrêtais pas de dire : « je n’ai rien fait, je suis pacifique! » J’ai essayé de discuter avec lui et il m’a répondu :  « on n’est pas pacifique quand on jette des pierres sur les CRS ». Je n’avais pas jeté de pierres, je ne faisais pas partie des casseurs, je lui ai dit : « je vous respecte, à quoi ça me servirait de vous lancer un caillou ? » Moi, je lui disais vous, lui, il me disait tu : « enlève ton gilet jaune et retourne chez toi car y en a marre tous les samedis! » J’avais les mains levés ça ne l’a pas empêché de me mettre un coup de tonfa sur le coude. La tonfa, c’est un bâton en forme de T, un truc incassable qui peut faire des dégâts. Là, rien que le coup qu’il m’a porté, c’était pas grand-chose mais ça m’a brûlé le coude, je l’ai senti passer. Son collègue est venu par la gauche et il m’a arraché le masque. Je suis asthmatique, si on m’envoie du gaz lacrymogène dans le nez, l’effet est pire que chez les autres. J’ai cru qu’ils allaient me mettre en garde à vue. Ils m’ont emmené mais quand on est passé devant mon groupe, les gilets jaunes ont crié : « il est avec nous, laissez-le, il est pacifique ! » Les policiers m’ont relâché. Le chef du bataillon —on voyait qu’il était épuisé et fatigué— nous a crié : « vous voyez pas ce que le président Macron cherche à faire, il nous divise pour mieux régner. » Tout le groupe lui a répondu : « mais alors rejoignez nous, enlevez vos casques et vos boucliers, mettez votre gilet jaune ! »

Bien sûr, il ne l’a pas fait, ill a fait demi-tour avec son bataillon et il est parti. Je sais que ce n’est pas de leur faute, ils ont des ordres, ils obéissent. Mais ces armes qu’ils utilisent contre nous, pourquoi ont-ils le droit de les utiliser ?
Les LBD, ils ne devraient pas pouvoir les utiliser. A l’origine, c’est une arme non létale que les policiers ne devraient utiliser qu’en cas d’extrême urgence pour se sortir de situations dangereuses. Dans les faits, ils les utilisent dans les manifs dans le but de nous blesser. Le flashball c’est une balle en caoutchouc rigide tandis, le LBD c’est véritable douille terminée par un coussinet de caoutchouc dur. Tirer avec un lanceur LBD sur quelqu’un, ça lui crée des hématomes bleus violets presque noirs sur le corps, les marques restent longtemps. Imaginez seulement quand c’est sur le visage…

A côté de cela, il y a les grenades. Celle qu’ils utilisent le plus fréquemment, c’est la grenade lacrymogène, celle-ci on peut la lancer à la main ou avec un lanceur. On l’utilise quand on veut disperser une foule. Son effet est radical, pour les yeux, le nez, le visage, c’est horrible… Il y a aussi la grenade de désencerclement, elle contient de la poudre d’explosif, le TNT. C’est une arme très dangereuse faite pour étourdir et pour blesser, quand on la lance dans les pieds de quelqu’un, il peut perdre son pied ou la main, c’est déjà arrivé dans les manifestations.

Et après on dit que c’est nous qui sommes violents ?

Moi, si je vais dans la rue, c’est pour que les choses changent. Qu’est-ce qu’on va pouvoir laisser à nos enfant si on continue ? Un monde pourri par le pétrole, dans lequel les espèces animales disparaissent de jour en jour ? Un monde où des enfants travaillent au lieu d’aller à l’école ? Où les gens se transforment en esclaves à l’autre bout de la planète pour extraire les matériaux qui serviront à produire des téléphones ?
C’est notre dernière occasion de se rebeller ensuite, il sera trop tard. Mais pour cela, il faut que les gens se bougent en masse. C’est malheureux à dire mais tant que les gens auront quelque chose à manger dans leur assiette, ils ne diront rien, ils laisseront faire.
Moi, j’ai de l’espoir. C’est ce que je veux montrer à travers ce portrait. Je veux montrer à quel point je suis engagé dans ce combat pour changer les choses. La rage que j’ai accumulée au fond de moi, elle se transforme en détermination.

Paroles de Sylvain Pion
Mise en écriture de Myriam Sonzogni





Sylvain | poème

Dans la rue,
tu y vas
chaque samedi
on te repousse
la fois suivante
tu y retournes.

Tonfa brûlure limant ton crâne
est-ce que tu le fais exprès ?
Ta peau cuisante
larmes qui montent
est-ce que tu aimes ça ?

Chaque samedi
on te le dit
la rue n’est pas à toi
à qui est-elle?
Si tu t’obstines
emmène ton masque
n’y vas pas seul.

Fleurs ecchymose rouant ton corps
est-ce que tu le fais exprès ?
douilles perdues
sans plus d’orbite
Est-ce que tu aimes ça ?

On ne veut plus t’y voir
dans la rue
quand l’auras-tu
compris enfin ?
Si tu y vas on te le dit
cela risque bien
d’être ton dernier samedi.

MDS mars 2019



Joëlle | portrait

Moi, quand je travaille, je suis payée 1150 euros, je ne peux pas me payer l’équivalent d’un costard.

Joëlle février 2019

Je me souviens de Joëlle, en novembre, sur le rond-point devant le tunnel de Schirmeck. Ils et elles étaient plusieurs à filtrer les voitures. J’ai garé ma voiture plus haut et je suis allée à leur rencontre à pied. C’est la première fois que je m’arrêtais pour discuter. J’avais beaucoup de réticences à l’égard de ce mouvement que je voyais de loin. Joëlle est la première personne avec laquelle j’ai discutée. En la quittant, je suis retournée à ma voiture et j’ai placé un gilet jaune sur mon pare-brise. Pour Joëlle. Parce que la lutte, dont elle témoignait à sa manière, m’avait semblé belle et digne de reconnaissance.
J’ai retrouvée Joëlle en février à la caisse du supermarché. Elle ne m’a pas remise tout de suite puis elle s’est souvenue de moi, la « dame ». Quand je lui ai demandé de faire son portrait, elle m’a dit oui facilement. Je la retrouve chez elle. L’appartement est lumineux. Il donne sur la route mais on n’entend pas les camions lorsque la fenêtre est fermée. Sur le mur, il y a une photo de mariage et le portrait de deux petites filles.

J’étais gilet jaune tout de suite, le lendemain j’étais sur le rond-point. C’est en rapport avec ma situation, la galère, je l’ai vécue. C’est vivre seule avec ma fille, toute la journée au travail et ne pas la voir de la semaine. Toucher son salaire et ne pas réussir à payer ses factures. Etre à découvert une grande partie du mois et trouver ça normal.
Beaucoup de gens le vivent, beaucoup vivent ce que j’ai vécu, ils se plaignent mais ils ne font rien. Ils trouvent ça normal. Chacun est pour soi, quand on rencontre les gens c’est bonjour bonsoir, on ne s’arrête pas, on ne sait pas ce que vit son propre voisin.

Sur le rond-point, on rencontre les gens. Les gens klaxonnent, ils s’arrêtent, ils déposent des croissants, du café, des couvertures. Ça c’était avant, au début. Il y avait même des camions qui faisaient le tour du rond-point en klaxonnant. Au début, ça faisait plaisir, tout le monde nous soutenait. Au début, dès que je pouvais, j’y allais. Le soir, je couchais mes filles et puis je partais. Je revenais le matin vers cinq heures pour les lever et préparer leur petit déjeuner. La nuit, c’est autre chose, il y a une autre ambiance entre nous, on rigole plus mais parfois, faut pas croire, on traverse des galères, ensemble. Vous voulez que je vous montre les photos quand je passe les nuits ? J’ai pas eu de chances faut dire, j’ai passé des nuits quand le QG était en train d’être monté. On campait autour du feu. Une nuit, il n’a fait que flotter, on était trempés jusqu’aux os. Là, plus personne ne rigole au bout d’un moment mais au final, ça fait des bons souvenirs entre nous.
L’important pour nous, c’était de montrer qu’on était là. Toutes les nuits, on était là et quand les gens commençaient à passer à quatre heures du matin, ils voyaient bien qu’on lâchait rien. Ça a crée des liens forts entre nous, ça je n’oublie pas. On a passé le 26 décembre ensemble, chez les uns, chez les autres parce que le QG avait été démonté à ce moment-là.

Mais maintenant, c’est dommage, il y a des histoires. Tout ce qu’on se disait autour du feu devant le tunnel, on s’était dit qu’on ne le répèterait pas. Au final, les histoires sont sorties et ça fait des embrouilles entre les gens. Tellement que sur le groupe, quelqu’un a parlé de démonter le QG. Personnellement, je trouve ça dommage. Je ne suis pas dans le mouvement pour entrer dans les histoires, j’y suis pour faire bouger les choses. C’est ça qui fait plaisir, c’est quand on arrive à faire bouger les choses pour soi-même et pour les gens.

Avec le mouvement des gilets jaunes, on s’est bougé pour la vallée. En décembre, on a fait un marché de Noël sur le rond-point et avec l’argent qu’on a gagné, on a acheté des chocolats et des fleurs pour les personnes de la maison de retraite de Schirmeck. Le sourire des mamies quand on leur a offert les chocolats et les fleurs, franchement, ça fait plaisir à voir. La veille, on avait passé la nuit devant la policlinique de Schirmeck pour protester contre la fermeture qu’ils avaient annoncée. Sinon, on fait des maraudes régulièrement sur Strasbourg pour ramener des couvertures à nos SDF.
Les manifs ? je dis tout de suite, j’en ai faite une, je n’en referai plus, l’adrénaline, j’ai pris ma dose, c’est bon, ça m’a suffi. Franchement, ils prennent trop de risques, les gilets jaunes. Cette fois-là, ils nous ont fait descendre sur l’autoroute direction Haguenau. La BAC nous attendait, on a du remonter, on a essayé de longer une clôture pour trouver un autre chemin d’accès mais on a dû rebrousser chemin. J’ai eu trop peur qu’on se retrouve coincés entre deux brigades. C’est ce qu’on voit en direct sur les réseaux. Les gens se retrouvent pris au piège entre deux cordons de CRS et ils se font asphyxier par des grenades lacrymogènes ou alors c’est pire, on leur tire des balles dans la tête. Moi, c’est simple, j’ai les filles, j’ai mon mari, je ne peux pas prendre de risque. Mon mari est militaire, vous imaginez les conséquences pour lui, si on apprenait que j’étais arrêtée en garde à vue ?
Je ne suis pas faite pour ça. Il y a des gens qui sont fait pour ça mais moi non, les manifs c’est pas pour moi. Si c’est pour avoir la boule au ventre toute la journée, c’est pas la peine. Même si franchement, cette fois-là, je peux dire que c’était une bonne journée, au final.
Mon mari me soutient même s’il n’est pas entièrement d’accord avec le fait d’occuper des ronds-points. Mais le reste de ma famille, ça les dérange que je sois gilet jaune. Eux, ils râlent mais ils ne font rien pour changer les choses.
Il faudrait qu’on soit plus nombreux, on n’est pas si nombreux. Les gens préfèrent rester derrière leurs écrans. Sur le groupe Facebook des gilets jaunes de la vallée, il y a 2000 personnes mais sur le terrain, il n’y en a que trente qui se relaient pour faire tourner le QG. Qu’est-ce qu’ils attendent les autres ?

Moi j’avoue, j’y suis moins ces derniers temps. J’ai ma vie de famille, il faut aussi que je me consacre à ma famille. Mais j’y crois encore au changement. Si on s’y met tous, on peut faire changer les choses. Mais pour cela, il faudrait plus de monde, il faudrait que tout le monde sorte dans la rue. Aujourd’hui, les gens ont peur. S’arrêter même une semaine ? Ils ont peur de perdre leur boulot, peur de ne pas pouvoir payer les traites, les crédits, les gens ont peur. Chacun est retourné dans son cocon.
Ce qui pourrait être mieux, à mon sens c’est que les personnes riches soient taxées comme les pauvres. Les 100 euros qu’ils nous ont donnés, ça ne change rien, il y en a qui le touchent et d’autres qui ne le touchent pas. Après, il y a le grand débat, je n’y crois pas. Avant toute chose, ce qu’il faudrait, c’est qu’ils puissent se mettre à notre place. Quand le président dit : « la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » je trouve ça méchant. C’est pas correct de dire ça.

Je suis au chômage depuis octobre. Avant, j’ai enchainé les travaux en interim, de jour, de nuit, souvent, il fallait que je me déplace sur Molsheim. J’ai suivi une formation de cariste et j’ai été embauchée sur une mission. On m’avait prévenue que ce serait dur, dans mon équipe, j’étais la seule femme. Au final, j’ai eu un arrêt de travail, c’est mon dos qui a craqué. Charger, décharger, avec le fenwick ça allait, le pire c’est quand il fallait pousser des rouleaux de gazon au chariot à la main. Soit l’équivalent d’un gazon de stade de foot. Mon dos n’a pas tenu. C’est dommage, j’aimais bien le travail, on était content de moi, j’aurais pu avoir le contrat en CDI. Je suis retournée à la case départ. J’envoie mon CV un peu partout, la plupart du temps on ne me rappelle pas ou alors le poste est déjà pourvu. A choisir, je préférerais en interim, c’est mieux payé. Dans l’agro-alimentaire, c’est là où c’est le mieux payé. On touche la prime de déplacement, la prime d’habillement, parfois on touche la prime de froid ou encore la prime de chaleur quand on travaille en été près des fours.
Moi, quand je travaille, je suis payée 1150 euros, je ne peux pas me payer l’équivalent d’un costard. Et des fois, avec les horaires, je ne vois pratiquement pas ma fille. Je ne suis pas là quand elle se réveille, je ne suis pas là pour la faire manger à midi, je ne suis pas là pour la faire goûter. Le seul moment où je la vois, c’est le soir pour la mettre au lit. Et le dimanche. Parfois, c’est le seul jour où je la vois.
En ce moment, je suis au chômage, je touche 900 euros. Je pourrais très bien me dire : est-ce que ça vaut le coup de gagner 250 euros de plus pour aller travailler ? Pour moi, une vie digne, c’est arriver à s’en sortir en travaillant.

On verra bien ce qui arrivera. Moi, je me dis, de toutes façons, j’y étais, j’ai été parmi ceux qui voulaient changer les choses. Quand ma fille, plus tard, me posera des questions, c’est ce que je lui dirai. J’espère qu’elle sera fière de moi.

Paroles de Joëlle Beaubeau
Mise en écriture de Myriam Dhume-Sonzogni
19 février 2019


 




Joëlle | poème

Toi,
bien sûr,
t’en portes pas

ce que tu portes
insupporte
chacune
de tes vertèbres
jusqu’à ce que
ton dos
n’en puisse plus
et après ?
parait
qu’en France
faut traverser
la galère
tu la connais
la galère
t’as déjà morflé.

Après c’est sûr,
toi le costard
t’en portes pas
tu te portes toi
sous ton gilet
c’est déjà bien
c’est bien plus flash.

Myriam Dhume-Sonzogni
mars 2019



Laurent | portrait

« Je m’intéresse à ce qui n’intéresse pas les autres. »

Laurent, mars 2019

J’ai rencontré Laurent au QG du rond-point de Schirmeck un dimanche de janvier. Le ton était à l’indignation après que les CRS aient éborgné Jérôme Rodrigues qui filmait la manifestation. Quand j’avais demandé à Laurent qui était Jérôme Rodrigues, il m’avait répondu que c’était une figure importante du mouvement, quelqu’un de la famille.
Nous étions au chaud dans la cabane. Deux poêles fumaient, le café circulait, les gens étaient disséminés dans la pièce, autour d’une table, près du bar, sur les canapés. Il y avait deux ou trois enfants qui entraient puis sortaient pour aller faire des signes aux voitures qui passaient. Convivial, c’était le mot, l’ambiance était remontée mais conviviale. Je m’étais sentie bien accueillie, j’étais à l’aise.
Un mois plus tard, lorsque j’ai proposé à Laurent de faire son portrait, il a accepté, à condition que cela ne se fasse pas au QG. Suite à un conflit qui avait éclaté dans le groupe, Laurent avait décidé de se retirer du QG. Il avait été récupérer ses affaires, pour lui, le QG, c’était terminé, il n’y remettrait plus les pieds.
Le lendemain de notre interview, pendant la nuit, le QG était consumé par le feu.

Les plans du QG ont été faits ici sur ma table. Ce jour-là, nous étions trois. Celui qui a conçu le plan, c’est quelqu’un du métier, il a donné ses directives, on a suivi. Notre credo, habituellement, c’est de n’accepter aucun leader sauf que là, c’était différent, il savait, nous on suivait. Ça ne me pose aucun problème. Pour la construction, on était une trentaine, la cabane a été montée en trois jours, au final elle n’a pas cédé. Ni au vent, ni à la pluie, rien n’était planté dans la terre et pourtant, elle a tenu bon.
Moi, les gilets jaunes, j’y suis depuis le premier jour, même avant en fait. Depuis octobre, on en parlait de cette taxe, alors, le 17 novembre quand des amis m’ont proposé de les rejoindre, je n’ai pas hésité une seule seconde, je suis allé sur le rond-point. Au départ, je pensais juste m’engager pour le samedi, peut-être encore le dimanche mais au final, j’ai été pris dedans, j’y suis encore au jour d’aujourd’hui.

Personnellement, je n’ai pas besoin d’être gilet jaune. Ma situation est stable, je suis mon propre patron, je ne me plains pas. Dans ma vie, c’est simple, je suis passé par tellement de métiers différents que j’ai arrêté d’en faire le compte au bout d’un moment.
Au départ, j’ai une formation de cuisinier mais lorsque je me suis marié, à cause des horaires, j’ai changé et je suis allé travailler à la fonderie de Schirmeck. Puis, j’ai quitté l’usine pour aller travailler sur des chantiers, c’était mieux payé. J’ai travaillé en France, j’ai travaillé en Allemagne, mais mon meilleur souvenir c’est à Nice. J’avais été embauché sur un chantier où il n’y avait pas de possibilité de cantine, on mangeait mal. Un jour, l’un d’entre nous a pris tout le monde à parti : « bon, prenons les choses en main, qui sait faire de la cuisine ici ? » On était deux à lever la main. A compter de ce jour, on a été mis à la popote tandis que les autres se répartissaient notre charge de travail sur le chantier. Chaque jour, on préparait le repas pour 80 personnes, c’est pas rien. Le premier jour, ce qu’on a fait, c’est qu’on a été voir le gérant de l’hypermarché du coin pour négocier les prix. On lui a demandé 30 pour cent de réduction sur l’ensemble des achats. En échange, on venait se fournir chaque jour chez lui. Le gérant nous a demandé un temps de réflexion. Quand il nous a rappelé dans l’après-midi, il nous a dit qu’il avait fait ses calculs. Il pouvait aller jusqu’à 25 pour cent, au-delà, il ne s’en sortait pas. On a accepté et depuis ce jour, on a marché ensemble. Chaque jour, on avait un budget de 30 francs par personne pour faire le repas, boissons comprises. Le pastis, ça descend fort sur les chantiers.
J’ai arrêté le jour où j’ai réalisé que je ne voyais pas grandir mon fils. Je suis revenu dans la région et j’ai été travailler à la carrière d’Hersbach, je l’ai fait pendant 6 ans. La première semaine, j’avais des cloques partout sur les mains. Même avec des gants, casser des pierres à la masse c’est un coup à prendre, si on s’y prend mal c’est le corps qui en prend un coup. C’était dur mais j’aime ça, j’aime me confronter à la matière, même si d’apparence, je n’ai pas le physique qui va avec. Mon rêve, ça aurait été de travailler dans des mines de sel. Travailler sous 47° avec 92 pour cent d’humidité, je crois que ça m’aurait plu. Ça ou encore tailleur de pierre. L’occasion ne s’est pas présentée.
J’ai travaillé 6 ans à la carrière, d’abord comme manœuvre ensuite comme conducteur d’engins. Puis, je suis allé travailler à la scierie d’Urmatt. J’étais syndiqué depuis longtemps et un jour, un gars du syndicat m’a demandé si je voulais bien me mettre sur la liste pour les prudhommes. Il m’avait dit que je ne serai pas en position éligible mais au final, j’ai fait juge aux prudhommes pendant six ans. J’ai arrêté quand je suis passé à mon compte mais j’ai encore ma carte sur moi.

Aujourd’hui, je suis brocanteur. Ça fait déjà quinze ans, c’est la première fois que je garde un boulot aussi longtemps. Ça me fait bizarre parfois mais le fait est que j’adore mon métier.
Ma spécialité, c’est les cartes postales et les pièces de monnaie. Le reste, je le prends quand je sais que je peux le revendre par-derrière. Je vide des maisons, j’achète dans des brocantes des objets pour les revendre à meilleur prix ensuite. Je m’intéresse à ce qui n’intéresse pas les autres, je fais des affaires de cette manière. J’achète des clous en fer forgé. Les clous, ça n’intéresse personne, quand j’en trouve, je les achète par lots entiers, au prix de la ferraille. Je les revends derrière 1 euro pièce, c’est une bonne affaire, je suis en train d’en trier 500 pour un client.
La baisse du pouvoir d’achat, je la ressens sur mes ventes. Aujourd’hui, c’est bien simple, je perds des clients. Ceux qui, avant, pouvaient mettre cinquante euros par mois de côté dans leur collection, maintenant, ces cinquante euros, ils les mettent dans la bouffe. Je parle des petits ou des moyens collectionneurs. Les plus riches, eux, ils continueront toujours à mettre le prix. Cette semaine, j’ai vendu un cadre à 141 euros. Je l’estimais à 80 euros mais le client a fait monter les enchères, il voulait absolument avoir ce cadre. C’est un exemple parmi d’autres. Un produit de luxe, je suis toujours sûr de le vendre mais les produits milieu de gamme, j’ai plus de mal en ce moment.
Je suis gilet jaune, je ne me bats pas pour moi, je me bats pour mes clients. Certains sont des copains à moi, ça me touche forcément. Moi, personnellement, je suis toujours resté sur le pouvoir d’achat. Pour moi, c’est la principale revendication des gilets jaunes. Il faudrait faire une liste des produits de première nécessité et les exempter de taxes. En contrepartie, taxer davantage les GAFA ou les produits de luxe. Le gars qui achète une montre Rollex, il s’en fiche de payer 200 euros de plus, ça ne lui change pas vraiment la donne. Alors que dans l’extrême inverse, l’augmentation des taxes, ça peut avoir un effet dramatique. Pour exemple, je vends une carte postale à 1 euro. Admettons que je l’achète à 20 centimes. Je la mets sur internet, cela me coûte 27 centimes. Si je la vends, je dois encore 5 pour cent sur la vente, j’en suis à cinquante-deux centimes. L’Etat me prend encore 16 centimes pour la taxe. Si par manque de chance, le gars me paie par Paypal, je rajoute 30 centimes de frais. Au final, je gagne 4 centimes sur l’achat. Sur un achat de 1 euro, les taxes me mangent mon gain. Sur un achat de 10 euros, je rentre dans mes frais. C’est une image pour dire que pour les plus pauvres, l’impact des taxes est plus fort que pour les plus riches. Je ne trouve pas cela normal.

Dans le mouvement des gilets jaunes, il y a toutes sortes de revendications et je suis loin de les partager toutes. Le SMIC à 1500 euros, je dis que ce n’est pas faisable. Il faudrait pour cela, ajuster l’ensemble des salaires, c’est pas possible pour les petits patrons. Sur les ronds-points, j’entends dire qu’il faudrait plus de pauses pour les chauffeurs routiers, franchement, si chacun commence à prêcher pour un petit bout de sa paroisse, on ne s’en sortira pas. Le problème c’est ça, les gens sont trop impatients, ils veulent tout et tout de suite alors que certaines mesures, ça doit prendre du temps. Pour moi, je le redis, la principale revendication concerne les taxes. Il faut baisser les taxes. Une autre priorité est de revaloriser les retraites. Notamment celle des métiers à bas salaire. Ces gens-là triment toute leur vie et au final ils n’ont rien, même pas assez pour vivre le quotidien. Ce n’est pas juste. Ce n’est pas juste, d’autant qu’un député, il suffit qu’il fasse un mandat pour toucher 600 euros de retraite et ce, durant toute sa vie.
Enfin, pour moi, il faut qu’il y ait plus de justice et surtout une égalité devant la justice. Aujourd’hui, le justice est complètement disproportionnée. On incarcère les gilets jaunes à la moindre connerie. Je suis d’accord dans le principe mais ce qu’on voit, c’est qu’à l’inverse, un CRS qui blesse quelqu’un, il n’est jamais inquiété. Les enquêtes de l’IGPN, elles sont faites mais on n’a pas les compte-rendus de l’enquête, bizarrement, il n’y a eu aucune condamnation. La semaine dernière en Lorraine, il y a un CRS, il est filmé à visage découvert en train de viser la tête d’un manifestant. Il vise et il se marre en même temps. Quand il se rend compte qu’il est filmé, il tourne son arme vers le cameraman en lui disant : « si t’arrêtes pas de filmer, la prochaine c’est pour toi ». Ce gars, on a son visage, on a ses paroles mais on ne fera rien, il ne sera jamais inquiété. Ce genre de déséquilibre dans la justice, ça attise la haine forcément.
Il ne faut pas se leurrer, le droit de manifester, c’est fini en France. L’Etat a serré la vis. Avant, lorsque je travaillais à l’usine, je faisais des manifestations aux côtés des syndicats, un jour on a même été se mettre devant Bercy pour défiler. Jamais, on n’en est arrivé à ce point de répression. Il y avait des échauffourées, toujours, entre manifestants et forces de l’ordre mais ça faisait partie du jeu, jamais, personne n’a été incarcéré pour avoir manifesté. Jamais on nous a tiré dessus, jamais on a eu des gardes à vues comme ça. L’autre jour, un pauvre gars en fauteuil roulant s’est fait gazer alors qu’il participait à la manifestation. Il s’est fait gazer alors qu’il était en fauteuil roulant, c’est totalement aberrant comme situation.
L’Etat met la pression. Il a choisi la répression, il fait durer l’attente. En haut, ils espèrent qu’on lâchera le morceau. C’est ce que m’a dit un élu la dernière fois lors du grand débat : « de toutes façons, on sait bien qu’en juin, vous ne serez plus là, vous les gilets jaunes. » Qu’est-ce qu’il en sait au fond?

Dans la vallée, heureusement qu’on était là, le jour où ils ont menacé de fermer la policlinique de Schirmeck. S’il n’y avait pas eu les gilets jaunes, personne ne serait monté au créneau. On a récolté 8000 signatures en quelques jours. On était même prêts à monter à Nancy au siège de l’ARS. Tout le monde était de nôtre côté, les pompiers comme les gendarmes, tout le monde a intérêt à garder la policlinique sur Schirmeck. Je suis dans les gilets jaunes pour mener ce genre d’actions. Je trouve qu’on a notre mot à dire sur les décisions prises dans la vallée. Au collège, il y a des classes qui vont fermer et on va se mobiliser pour qu’elles ne ferment pas. On se bat aussi contre les licenciements qui viennent d’être annoncés à l’usine Punch à Wisches. Sur les 52 salariés, 5 vont pouvoir rester, 25 vont être reclassés et le reste, c’est du licenciement pur. Punch a failli racheter Ford l’an dernier, qu’on n’aille pas me dire qu’ils ont des difficultés financières. C’est pourquoi, la semaine dernière, on est allés à une dizaine sur le site pour soutenir l’action des salariés. Ce qui était drôle c’est qu’on avait nos gilets jaunes mais que eux aussi avaient mis un gilet jaune à tel point qu’on ne nous distinguait plus. Alors quand je suis passé à la télé, j’ai des copains qui m’ont appelé en me disant : « tu ne m’avais pas dit que tu travaillais chez Punch …»

Ce genre de bataille, ça me paraît important, c’est pour cela que je reste Gilet jaune. Je le dis haut et fort, je n’ai aucun problème à défendre mes idées. On peut même dire que j’aime ça, j’aime argumenter et tenir le débat. Je sais convaincre, c’est une qualité que j’ai reprise de mon père, il était commerçant. Lors d’une porte ouverte que nous avons organisée au QG, un couple est arrivé avec des propos radicalement anti-gilet jaune. Pour eux, on était tous des cas soc’, autrement dit des assistés qui ne voulaient pas aller travailler. Le monsieur avait travaillé toute sa vie, 48 heures par semaine. Pour lui, ses 1700 euros de pension, il les avait gagnés à la sueur de son front. Je sais comment prendre les gens, je sais qu’il faut commencer par aller dans leur sens avant de pouvoir les retourner. Je suis allé vers lui et je lui ai dit : « Monsieur, j’ai suivi votre conversation, pour moi, il est hors de doute que vous méritez bien votre retraite. Si vous le permettez, j’aimerais vous expliquer pourquoi moi, qui suis patron, en travaillant 60 heures par semaine, je suis gilet jaune. » A la fin, le gars, il était devenu mitigé. Il n’était pas à 100 pour cent gilet jaune mais il n’était plus 100 pour 100 Macron. Un quart d’heure de plus et je fais le pari qu’il signait pour l’association. C’est ce que j’aime dans le mouvement, cette possibilité d’échanger nos idées même quand on n’est pas d’accord. Dans ma famille, avec les amis, c’est pareil, je cherche la discussion, j’aime croiser le fer, mais quand je sens qu’en face ça se durcit, je n’insiste pas. Quand je sens que ça dérape, je me tais ou je change de sujet. Je ne veux pas prendre le risque de perdre une amitié. Est-ce que cela en vaut le coup ?

C’est ce que le gouvernement souhaite. Macron cherche à nous diviser. En ce moment, il pratique la stratégie de l’usure.
Moi je ne rentre pas dans ça. En ce moment, il y a une division au sein des gilets jaunes de la vallée. Il y a eu des dégradations, des mots de travers, des factions se sont créées au sein de notre groupe. Lundi dernier, j’ai été au QG et j’ai récupéré les affaires que j’avais mises en prêt, un poêle, des machines… Je ne veux pas rentrer dans ce genre d’histoires. Les gens qui ont repris le QG sont favorables à des actions de force, ils veulent bloquer le tunnel. Je suis du côté de ceux qui ne veulent pas créer de problèmes avec les policiers. C’est l’accord qui a été passé, on ne bloque pas le tunnel et tout se passe bien, on nous laisse mener nos actions. Je trouve ça plus correct que d’aller à l’affrontement.

Aux Gilets jaunes, j’ai rencontré des gens formidables. Il y a de l’entraide qui s’est créée. L’autre jour, j’ai vidé une maison et j’ai demandé si quelqu’un voulait récupérer les meubles pour lesquels je n’avais pas trouvé d’acheteurs. Une copine des gilets jaunes m’a répondu, elle est seule avec deux enfants, je lui emmène l’armoire demain.
Je préfère voir les objets circuler et puis resservir plutôt que de les voir terminer leur vie à la benne. Les objets, je les aime parce qu’ils ont une mémoire, chacun est une trace du passé.

Dans ma collection personnelle, il y a des livres que je garde, je n’arrive pas à m’en séparer. La plupart sont des alsatiques. J’ai un livre, il date du 18 ème siècle, il faisait partie de la bibliothèque du comte de Salm. Pour l’obtenir, j’ai mis un nombre à quatre chiffres. C’est mon trésor. Les armoiries du comté de Salm sont gravées sur la couverture de cuir mais aussi à l’intérieur sur la première page.
J’ai gardé aussi beaucoup de choses relatives au camps du Struthof. J’ai des brochures d’époque, des dépliants rédigés après la guerre, j’ai même une broche que m’a offerte un ancien. Il l’avait reçue lors de la première cérémonie du souvenir. Ça aussi c’est un trésor, quand la personne me l’a donnée, elle m’a précisé qu’il n’y en avait que trois dans le monde. Celle-ci, je ne la vendrai jamais.

Récemment, on m’a parlé de quelqu’un qui collectionnait les objets des gilets jaunes. Quand j’ai appris ça, j’étais heureux. Collectionner ce genre d’objets ce n’est pas anodin, on ne fait pas ça par pure spéculation. Je me dis que si ça rentre dans une collection, c’est que c’est passé dans la mémoire des gens. J’ai trois objets gilets jaunes. J’ai un pins et un bonnet. Le bonnet, c’est une femme de gilet jaune qui l’a cousu elle-même. Elle en a fait quinze en une nuit, elle nous les a distribués le lendemain, c’est sûr, elle n’en fera pas d’autres.
Le troisième objet, j’y tiens encore plus. Il était dans la cabane, je l’ai récupéré avant que tout ne brûle. C’est une souris réalisée au tricot, elle porte un gilet jaune sur un pull bleu avec une signalétique rappelant le handicap. Une dame est venue nous l’apporter un jour. La dame avait une sclérose en plaque, d’où le motif sur le pull. Elle avait passé des heures sur cet ouvrage, ce n’était pas du tout évident avec sa maladie. Quand elle nous l’a donné, elle nous a dit : « ne me demandez surtout pas d’en faire un autre, je n’y arriverai plus. »
Cet objet, il est là, j’y tiens, j’en prends soin. Pour moi, ça a valeur de mémoire, c’est vivant, ça fait partie de notre histoire.

Paroles de Laurent Brignon
Mise en écriture de Myriam Dhume-Sonzogni


 




Laurent | poème

Ce n’est pas là ton premier métier
Ce n’est pas là ta première vie
et surtout pas ton premier combat

C’est dans la paume de ta main
C’est dans le lointain de tes yeux
dans le filet de ta voix

Tout ce que tu as vécu
marchant démarchant
Tu l’as construit et puis vidé

en corps à corps des rêves de sel
la mémoire filigrane
gravée sur la peau de tes livres

Ce que tu vivras encore
marchant démarchant
Tu le vides et puis tu reconstruis

Serait-ce là ton dernier métier
Serait-ce là ta dernière vie ?
mais surtout pas ton dernier combat.

Myriam Dhume-Sonzogni
mars 2019



Gilets jaunes – présentation

Gilets jaunes

Une semaine avec des “gilets jaunes” … et encore quelques semaines.

Novembre 2018 … … …

 




Gilets jaunes – 17 au 26 nov. 2018

Ils sont là, sur le rond-point, ils bloquent le tunnel. Reconnaissables à leur gilet jaune.
C’est samedi. Je passe, je prends le tract — la France des inégalités, la France du ras-le-bol- je ne salue pas. Je suis plutôt méfiante. Je suis informée du mouvement, il ne se revendique d’aucun parti, ce qui n’empêche pas la possible récupération. Je ne suis pas preneuse, loin de là. Méfiante de la couleur politique locale. Ma moto me suce, l’État m’en… c’est grossier, c’est vulgaire et insultant. Aucun de ces mots ne rime avec aucun de mes mots. C’est samedi, je passe et je balance le tract en rentrant chez moi.

Dimanche. Je passe. Le tunnel est bloqué ce qui m’oblige à faire un détour. Le détour n’est pas un problème, cela fait partie du jeu de la contestation. Dé—rangement. Le détour questionne l’ordonnancement de nos vies, la contrainte choque nos routines. Dimanche, j’ouvre la fenêtre, il y a une dame, un monsieur. Je questionne. La dame me raconte sa précarité. Me parle des inégalités. Du prix de l’essence insupportable pour ceux qui ont de la route à faire. Je dis oui mais… prix du diesel contre le sur—plein de voitures, écologie écologie écologie… Je dis développer le covoiturage, développer les transports en commun. Oui mais… je dis les mots sur la banderoles, pourquoi ces mots-là qui éructent, crachent et insultent ? La colère est difficilement entendable lorsque les mots sont indignes. La dame dit qu’elle va relayer au groupe. Les pompiers arrivent, il faut dégager.

Lundi. Je passe. Le tunnel est encore bloqué. Je suis en retard à ma réunion. Deuxième rond point bloqué, un énorme bouchon. Par bonheur il est en sens inverse à ma route. A midi, entre collègues, nous discutons du mouvement. Nous sommes de la classe moyenne. Éduquée. Quand nous faisons grève c’est pour défendre une certaine vision du monde. Lutte, nous pensons : projet politique, utopie, solidarité, régulation. Gilets jaunes, nous nous disons les débordements, le flou des positions exprimées, la peur de la violence, le racisme éructé aux ronds-points. Quelque part en France des gilets jaunes ont empêché des personnes ciblées comme « noires » de passer et les ont malmenées. Dans quel monde vivons-nous quand la règle devient de retourner la violence vers les autres, ressentis comme plus faibles que soi ?

Mardi. Les feux persistent sur les ronds-points, le matin, le soir, je vois des visages emmitouflés, des mains qui saluent les voitures, celles aux gilets jaunes mis en évidence sous le pare-brise, j’entends les klaxons, les sifflets, les cris. Une question grandit qui est un inconfort. De quel côté suis-je ? Je me force à ne pas faire de détour quand bien même j’en suis tentée. Je passe, salue mais ne suis toujours pas du côté des gilets jaunes. Pourtant la lutte est là contre l’inégalité qui croit et dévaste. La lutte est là et je crois à l’égalité.

Mercredi. Je passe à midi, je passerai le soir. Je me dis que peut-être ce soir je m’arrêterai pour discuter. Les gilets jaunes sont toujours là mais ils ont dégagé le tunnel. Les feux s’aperçoivent de loin dans la nuit. Le soir passe, je suis pressée, il faut que je cherche ma fille. Le soir, quand la nuit monte, le courage décline.

Jeudi. Je pense aux gilets jaunes. Je pense lutte. Je pense précarité. Je pense injustice. Je pense que je suis d’un certain côté de la barrière : classe moyenne, éduquée, à gauche. Mais aussi d’un autre : fille d’ouvrier, sensible à cette violence que sont l’injustice, la précarité et le mépris social. Cela me fait pencher d’un côté puis d’un autre. Le pour et le contre. Il me paraît de plus en plus difficile de me cacher derrière le fait que sans doute, ceux du tunnel de ma vallée sont à l’extrême de mes idées. Je me dis que nous n’avons plus le temps pour cela, rester en de-ça de nos frontières. Nous n’avons plus le temps d’avoir peur. Car le temps d’apocalypse se nourrit de notre peur. Jeudi je décide qu’il faut y aller. Mais le soir, il faut que je fasse le repas pour mes enfants. C’est ce que je me dis mais la vérité est ailleurs : le soir, quand la nuit monte, le courage décline.

Vendredi. J’ai prévu une certaine marge. C’est le milieu du jour, une heure où l’inconfort paraît davantage supportable. Je m’arrête quelques mètres avant le rond-point et je vais à leur rencontre. Je n’ai pas de gilet jaune. C’est ce que je dis d’emblée. Je n’ai pas de gilet jaune car je ne suis pas sûre d’être de leur côté. Je ne suis pas sûre de ne pas être de leur côté. C’est la raison pour laquelle je suis là, pour poser la question : qu’en est-il ? La dame en face de moi est dans la lutte depuis le début, elle n’a jamais fait grève avant, elle tient. Cherche ses enfants à l’école, les fait manger, les couche et revient tenir la barricade. Ils sont là, une dizaine la nuit, elle reste de minuit à cinq heures trente, repart pour ses enfants. Elle explique sa galère, les enfants qu’elle élève seule, ses trajets pour les emmener à l’école, le matin et le soir, comment ferait-elle sans voiture, elle me dit les taxes, son boulot, son manque de boulot, la difficulté de la vie, l’injustice, ceux qui se gavent en haut tandis que les autres n’ont plus rien. Sa voisine enchérit sur la faible marge qu’elle a entre ce qu’elle gagne et ce qu’elle gagnerait si elle était au chômage. « Mais il faut le faire car notre travail c’est notre dignité ! » Les autres approuvent. Et bien sûr, il y a cette parole sur les profiteurs. Ceux qui vivent du chômage plutôt que de travailler. Cette parole que je ne partage pas. Quel chômeur a le rythme de vie d’un prince ? Et qui profite le plus ? Ceux qui grappillent les miettes du gâteau sans l’avoir payé ou celui qui se baffrent, mangent tout sans savoir ce qu’il restera de crème pour les autres.
Je demande : votre banderole, Macron démission, qui voyez-vous à sa place ? La voisine de la dame me dit qu’elle a bien une idée mais préfère la garder pour elle. Le monsieur à côté me dit qu’il n’y a pas d’opinions politiques dirigeant le mouvement. Ce qu’il pense, c’est qu’après tout on pourrait tout aussi bien essayer celle-là. Après tout, elle ne ferait pas pire que les autres. Je ne suis pas d’accord, évidemment, j’argumente un peu, suffisamment mais ce n’est pas mon propos de convaincre.
Ils disent qu’ils reçoivent beaucoup, ils se sentent soutenus. Quantité de personnes leur ramènent du café, des sandwiches, ce matin ils ont eu une livraison de croissants de la part d’un boulanger, ils en ont trop, ils redistribuent aux chauffeurs, au restos du cœur, le monsieur me montre les bananes devant lui — servez-vous.
Je salue, j’ai rendez-vous, il faut que je reparte. En retournant à ma voiture, j’hésite. Je vérifie que j’ai bien un gilet jaune dans le coffre. Je n’adhère pas aux idées politiques que j’ai entendues sourdre derrière les paroles mais… les feux, le partage, ensemble, la précarité, minuit — cinq heures trente et les gosses à coucher… c’est une chose que je reconnais. Il y a de la circulation, du mouvement, une certaine volonté de dialogue et c’est une chose que je reconnais aussi. La rencontre. Peut-on partager le mouvement de ceux avec qui on ne partage pas forcément les opinions politiques ? Peut-on se battre ensemble autour d’une thématique floue qui permet une chose ou son contraire ? J’hésite et l’hésitation est un inconfort. Que je résous. Je traverse le rond-point avec le gilet jaune en évidence sur mon pare-brise. Les gens me sourient et me font de grands gestes. La dame me sourit, c’est à elle que j’adresse ce message : votre lutte est belle et persistante, c’est une chose que je reconnais.

Samedi. Nous passons en famille, traversons le rond-point. Nous ne nous arrêtons pas mais le gilet jaune en évidence sous le pare-brise est comme un signal de connivence. Cela reste inconfortable. Nous ne savons pas bien ce qui de notre geste est entendu et la façon dont il est interprété. Les gens nous saluent, nous reconnaissons quelques têtes connues, très peu en fait, il y a cette joie que je reconnais qui est la joie de se sentir soutenu dans une lutte menée. Cela suffit. Demain nous nous arrêterons.

Dimanche. Il y a du monde sur le terre-plein. Pas grandement. C’est le soir, demain c’est lundi. Ceux qui restent ne resteront plus longtemps mais pourtant… une chaîne s’organise pour aller renflouer une action sur Strasbourg. On ne dit rien, c’est secret, il y a des mouchards parmi nous. Celle qui veut y aller donne son numéro, on l’attend à 23 heures sur le parking. Une dame dit qu’elle irait bien mais qu’elle a sa petite fille. Une autre travaille demain… La veille ils ont bloqué le tunnel de Sainte-Marie.
Nous proposons du jus de pomme. Un monsieur dit que c’est bien, ils n’acceptent plus d’alcool ni de nourriture, certaines personnes prennent l’endroit pour une cantine, il y a eu des débordements, il faut cadrer. La veille, quinze personnes ont vu leur voiture dégradée sur le parking plus bas. Une dame dit qu’elle est la seizième : sa voiture est complètement éraflée. Quelqu’un pense qu’il s’agit des jeunes qui ont bu et quitté le rond-point la nuit passablement éméchés.
Je discute avec un couple. Lui, travaille tous les jours sur Strasbourg, n’a pas d’horaires, impossible pour lui de faire du covoiturage. Et puis avec cette limitation à quatre-vingt. Il ne supporte pas les gens qui roulent à soixante-dix, c’est bien simple, parfois il se retient de les faire valdinguer dans le fossé tellement ça l’énerve. Son voisin renchérit en racontant qu’il était à deux doigts de foncer dans la voiture d’une dame qui téléphonait en roulant à 50 à l’heure, il dit que franchement elle l’aurait mérité. La colère pour la haine. C’est une chose que je peine à comprendre ou à contre-argumenter. D’autant que je sens dans le regard du premier homme une profonde méfiance… Parce que femme, parce que classe moyenne Bac+, parce que ne surenchérissant pas à ses propos ? Il le sent, je le sais, le dialogue s’amorce difficilement entre nous. Je me tourne vers sa femme. Elle me raconte sa dépression. Aide à domicile pour une société, elle n’a pas été payée pour des heures effectuées. Elle s’est battue, a été harcelée, s’est mise en arrêt. Nausées, vomissements, elle n’en pouvait plus. Cela fait un an. Elle est aux prudhommes, a tous les papiers, ne peut pas payer d’avocats mais sa cause est incontestable. Elle a peur maintenant de rencontrer de nouveaux employeurs. Peur que cette histoire lui colle à la peau. Peur de ne plus être à la hauteur.
Une autre femme est près du feu, son bonnet lui couvre les oreilles. Elle rage de ne pouvoir s’inscrire à l’opération du soir. Très vite, elle pose les choses, Je ne suis pas raciste, ah non vraiment pas, ce qu’elle dit amène une connivence. Elle est du même bord politique que moi. Dans la vallée, c’est rare, elles sont deux. Elle dit, ici je suis avec une copine mais il ne faut pas se mentir, il y a du racisme et des idées qui s’expriment ici et qui nous chauffent les oreilles. Elle dit que des gilets jaunes dans le nord ont enfermé des migrants dans un container et que cette nouvelle a réjoui des gens ici : au moins, ceux-là ne viendront plus nous manger notre pain ! Effroi. Comment se réjouir d’une plus grande misère que la nôtre ? Comment aviver des feux pour la lutte et la destruction ? Effroi, effroi, effroi.. et cette bête immonde qui n’en finit pas de manger le cœur de nos colères.
Elle est là pourtant, ne quitte pas la mêlée. Je suis là pourtant. Nous sommes encore dans un moment où, être là permet de poser une voix.
Ils sont trois derrière moi sur le point de partir. Nous discutons. L’homme travaille au conseil général, les deux femmes à la Fonderie. J’apprends qu’il s’agit d’une Scop créée en 1981. C’était sous Mitterand, me dit la dame, à l’époque, on voulait faire la vallée verte, maintenir les usines dans la vallée. La dame est une des membres fondatrices, son amie a rejoint le groupe vingt ans plus tard. C’était difficile à l’époque, c’est ce qu’elle dit. Elle venait d’être licenciée, était en plein divorce. Quand la Scop s’est montée, elle a donné une partie de ses indemnités de licenciement pour être actionnaire. « On était tout un groupe dit-elle, on est devenu actionnaires, certains ont fait des prêts auprès des banques pour investir dans la boîte. Dire qu’au début, on a accepté de laisser une part de notre salaire, on était à moins 8 pour cents puis moins 5 pour cents puis moins 3. Ça a mis un certain nombre d’années avant qu’on retrouve le plein salaire.» Au départ, c’était pas gagnée, ils prenaient un risque. Mais vingt ans après, ils sont 200 avec les intérimaires, on peut dire que c’est gagné. Ils coulent du métal. Les dames en face de moi sont dans la découpe, elles me détaillent toute la chaîne des opérations, c’est passionnant. Elles parlent de leur travail avec fierté. Disent que les niveaux de chez Stanley c’est chez eux, les pièces de Magimix aussi, ils font tout autant des pièces d’avions. « Si on n’était pas diversifiées, on ne s’en sortirait pas… » Elles parlent de la nécessité des circuits locaux. On a des normes écologiques en France, dit la dame, mais les fabricants détournent : ils ont faire la pièce chez nous et voudraient qu’on peigne en Chine pour ensuite refaire venir la pièce chez nous. Elle parle de scandale.
Cette parole revient, celle des profiteurs du chômage. Ils pourraient aller travailler. Tout le monde peut faire ça, travailler. Nous ne sommes pas d’accord. J’adhère à une certaine idée du salaire minimum mais cela je ne le dis pas. Je dis que la fierté du travail vient avec le sens que l’on trouve à son travail. J’aime mon travail et j’en fais plus. Malheureusement on casse cette valeur du travail, on casse le sens et on casse la fierté. Il reste le salaire, la dignité du travail et l’entraide. Pourquoi en faire plus lorsque ni le salaire ni la dignité ni l’entraide ne sont au rendez-vous? L’enjeu n’est pas de convaincre mais de laisser traîner des mots qui font signe d’un autre positionnement. Dialogue, l’enjeu est bien là.
Sur le chemin du retour, F. et moi parlons de diversité, de chaos fertile. Désordre mais aussi puissance de la rencontre quand les mots sortent de l’échange convenu. Les mots entendus nous reviennent qui parlent d’équilibre. Le sentiment d’avoir franchi le point d’équilibre. On endure jusqu’à un certain point. L’inégalité jusqu’à un certain point est une chose admissible. Image du ruissellement, il y a des riches, il y a des pauvres, chacun sa place, c’est comme ça. On n’imagine pas que cela puisse se faire : changer de place. Sauf être à celle des Tuche, changer de place par chance. Et faire rire.
Mais là c’est différents : les règles ont changé, le point d’équilibre est passé, on descend de plus en plus tandis que des autres montent. La précarité contre la démesure. On a peur de perdre sa place. Il ne s’agit pas de tomber du mauvais côté. Les murs sont là qui ne demandent qu’à pousser toujours plus haut.

Lundi. Je passe, je salue, j’ai mon gilet jaune. Un homme au visage fermé tient le rond-point. Il est seul, il ne me salue pas. C’est lundi, c’est peut-être la fin. A la radio j’entends colère, destructions, image dégradée. Les touristes vont fuir les champs Élysées. J’entends structuration nécessaire, porte-paroles émergents, contestation interne. Macron accepte de recevoir des syndicats mais refuse de discuter avec des gilets jaunes. J’entends polymorphe. Ce mot me plaît, il dit la force de ce mouvement. Ce mouvement ne peut être riche qu’en restant polymorphe et inclassable. C’est comme ça qu’il prend place et c’est comme ça qu’il dérange le plus. Car nous avons peur de la lutte quand nous ne connaissons pas les règles. Ils ont peur de la lutte quand ils ne peuvent pas imposer de règles.
Nous ? Ils ? Le monde va vite et les murs s’emballent. De quel côté sommes-nous ? Sommes-nous du côté de ceux qui défendent l’ordre ou de ceux qui le contestent ? Sommes-nous du côté de ceux qui craignent de perdre un peu de beaucoup ou de ceux qui ont peur de perdre beaucoup du peu ? Cherchons nous à être à l’intérieur des murs ou à sommes-nous à la frange, réclamant des murs pour nous séparer d’une autre frange ? Sommes-nous contre tous les murs à réclamer une place inconditionnelle pour chacun, travailleur, chômeur ou migrant ?
Cette question mérite bien plus qu’une réponse. Elle réclame de nous que nous puissions nous déplacer pour varier notre point de vue sur l’ordonnancement social. Dévisager le monde à partir de la place où est l’autre. Entrecroiser les expériences. Parler, entendre, et que la somme de ces paroles échangées lézarde les murs que nous sommes tentés de monter par simple souci d’ordre.
Y être sur le rond-point et accepter l’inconfort de cette place.

Tunnel de Schirmeck, novembre 2018




Gilets jaunes et dentelle pourpre

Je n’imaginais pas écrire une suite à mon premier texte. Et puis j’ai reçu des réponses, beaucoup, et aucune ne ressemblait à une autre. J’ai trouvé cela passionnant. Ce flux de paroles qui arrivait. Je me suis dit que ça valait la peine de faire rebondir la parole échangée. J’ai donc commencé à écrire la suite et puis je l’ai interrompue. Entre-temps, les évènements se sont enchainés, qui ont rendu cet écrit en quelque sorte, périmé. Le temps va vite, tellement vite qu’il me semble que nous n’arrivons plus bien à le saisir par la pensée. A peine l’avons-nous touchée du doigt, que la situation se déplace et se recrée ailleurs et autrement. Polymorphe et insaisissable. Cela reste la couleur des ronds-points.

Entre-temps, il y a eu l’intervention de Macron et la fusillade de Strasbourg. Des promesses faites et un drame subi. De cela, je n’ai rien à ajouter. Tout a été dit de ce que j’aurais pu en dire. La place que je m’autorise à prendre, est ailleurs. Ecrire à partir de l’endroit où je suis située, cela me paraît valable.

Il se trouve que mardi 12 décembre, j’y étais, sur le rond-point du tunnel puis sur le parking attendant le retour de ma fille. Entre-temps, l’attentat. Il y a un avant et un après.
A dix-neuf heures, j’emmène ma fille au bus : elle part avec son école, assister à un match de basket à Strasbourg, la SIG contre l’équipe de Ljubljana. Il est prévu que je la recherche à 23 heures trente. Après l’avoir déposée et en attendant que mon autre fille termine son cours de musique, je vais faire un tour au rond-point devant le tunnel de Schirmeck. L’approche est plus facile, c’est la quatrième fois que je viens, on me reconnaît désormais comme une espèce de sympathisante un peu lointaine. Samedi dernier, les gilets jaunes ont organisé un marché de Noël sur le rond-point. J’avais prévu de passer en fin de journée, j’avais même fait un gâteau pour l’occasion mais au dernier moment, un problème de voiture à régler, ma fille à chercher à un anniversaire, des amis qui venaient pour l’apéro, le temps était trop juste et mon gâteau raté, j’ai laissé tomber. Je ne suis pas à l’aise avec ça, c’est pourquoi lorsque quelqu’un me demande ce que j’ai fait entre-temps comme action, je dis avoir participé à la marche du climat. J’aurais aimé, je n’ai pas fait, mon agenda trop rempli mais voilà, je ne suis pas à l’aise avec ça, cette question reste insoluble et totalement inconfortable pour moi : « qu’est-ce que je fais pour que le monde aille mieux ? » C’est une question qui occupe l’espace d’une vie.

Mardi, je suis là. Il y a des flammes qui réchauffent et une dame qui prépare le repas sur un feu improvisé. La discussion est facile. On commence par parler du marché de Noël. Malgré la pluie, il y a eu du monde, à tel point que les gilets jaunes ont récolté plus de mille euros. Avec cette somme, ils ont décidé d’acheter des chocolats et des fleurs pour les personnes âgés de la maison de retraite. « Il faut bien qu’on s’occupe de nos anciens, c’est la priorité. » En insistant sur le possessif, la dame laisse entendre tout un champs d’allusions possibles que je ne relève pas.
Pour la suite? Les gilets jaunes de Schirmeck ne se sont pas laissé berner par le discours de Macron. Avec quel argent va-t-il faire cela ? « Si c’est pour nous reprendre de l’autre main ce qu’il nous a donné, ce n’est pas la peine, on n’y croit plus. » Une dame m’explique que pour elle, ça ne change rien, de toute façon, elle est au-dessus du SMIC, elle continuera à payer plein pot. Ce qu’elle veut, c’est la fin de toutes les taxes, la fin de la TVA : « ça c’est une chose qui aurait satisfait tous les gilets jaunes ». Le retour de l’ISF ? Cela ne lui semble pas la priorité, c’est pourtant là, à mon sens qu’il y aurait de l’argent à récupérer. La dame est bien plus indignée par l’évasion fiscale. Pour les retraités, elle n’est pas convaincue non plus par le discours de Macron : « ce qu’il a dit, c’est juste qu’il n’augmenterait pas la CSG pour les moins de 2000 euros, pas qu’il créerait de meilleures conditions de ressources. Ça ne change rien au pouvoir d’achat des retraités, ceux qui sont dans la merde vont le rester. »

Un monsieur circule chez tout le monde. Il nous montre sur son portable l’intervention à l’assemblée de Mathilde Panot en réaction au discours du président. Il me précise qu’il n’est pas de la France Insoumise. « Au début, j’étais Sarkozy mais il m’a déçu alors j’ai voté le FN mais je suis pas resté non plus. Aux dernières élections, j’ai pas voté, par contre aux prochaines, je sais pour qui je vais voter. Il faut casser tout ce système. » Ce qu’il tait, il le dira devant les urnes, si le vent ne tourne pas d’ici-là.

Ce soir, au repas, il en manque certains. Ils sont allés rédiger les statuts. Les gilets jaunes ne veulent pas en rester là, ils veulent fonder une association. « Pas un parti, une association à but apolitique, » la dame insiste sur cette distinction. « Pendant tout ce temps qu’on était ensemble, on a vécu des choses fortes, on a noué des liens, c’est ce qu’on veut garder pour la suite. Cela nous permettra de peser lors des décisions prises dans la vallée. » Lorsque je demande s’ils ont eu le soutien des maires de la vallée, ils disent que non, aucun maire n’est venu sur le rond-point, même à l’occasion du marché de Noël. Pourquoi ceux-ci ne l’ont-ils pas fait ? Peut-on être un représentant élu et ne pas être précisément ici, à entendre se dire les préoccupations de tout un chacun ? Il me semble qu’un rendez-vous est manqué qui explique et renforce la défiance sourde exprimée des gens du rond point vis-à-vis des représentants politiques. Mon voisin ne dit pas autre chose. Il a travaillé pendant plus de quarante ans dans des usines de Normandie. Syndiqué à la CFDT au début de sa carrière. Un jour il a eu besoin d’aide et a été voir son représentant syndical. Celui-ci lui a dit : « tu fais comme moi, tu te démerdes. » « C’est bien simple, me dit mon voisin, lorsqu’il est venu me voir pour que je renouvelle ma carte, je lui ai renvoyé la balle : « tu fais comme moi, tu te démerdes ». Depuis ce jour, je n’ai plus jamais été syndiqué. »

C’est la distribution du repas. Sanglier et spätzlé en sauce. On me propose une assiette, je dis que ma fille m’attend à la maison pour le dîner. Devant l’insistance, je finis par accepter de prendre une louchée pour goûter. Je sais qu’on ne refuse pas une place à table ni un verre de rouge. Le monsieur qui me sert, me dit : « vous avez de la chance, on ne fait pas toujours ça, vous êtes venue le bon soir. » C’est bon, c’est convivial, il en reste pour ceux qui arrivent un peu plus tard.

Un jeune homme s’approche de moi pour discuter, il me dit que souvent les gens passent et klaxonnent mais que très peu s’arrêtent. « Ça fait toujours plaisir lorsque quelqu’un s’arrête. La dernière fois une dame (c’est toi, Agnès?) nous a ramené du vin chaud du marché de Noël, d’autres ramènent du café…C’est comme ça ici, c’est ouvert à la discussion. » Samedi, il était prévu qu’ils ouvrent un cahier de doléances mais finalement il pleuvait à verse, ça ne s’est pas fait. Cela n’empêche pas qu’ils aient des revendications. « On a une pétition qui circule partout, c’est le RIC. » Devant mon ignorance, le jeune homme me conduit à l’intérieur du cabanon où est affichée le texte de la pétition demandant l’institution du RIC : Référendum d’initiative citoyenne. J’apprends que celui-ci se décline sous quatre formes : le RIC abrogatoire permettant au peuple d’abroger une loi, le RIC révocatoire permettant de révoquer n’importe quel responsable politique, le RIC législatif permettant de proposer un texte de loi et enfin le RIC constituant permettant d’amender la Constitution. Sur le moment, cette question de RIC me paraît trouble : pourquoi mettre en place des systèmes parallèles à la démocratie représentative ? C’est ce que je dis. Une chose que je ne dis pas, c’est mon inquiétude en imaginant les questions qui pourraient être ainsi soulevées. Populisme, le mot nous fait peur, il ouvre pour moi toute une série de possibles retours en arrière… Peine de mort, arrêtés anti-migrants, baisse d’allocations pour les chômeurs considérés comme fainéants… je suis de celles et ceux qui redoutons la dynamique de masse caché sous le terme de populisme. Je dis que je ne signerai pas la pétition et qu’il me semble préférable de réfléchir à la mise en place d’une sixième République pour corriger les dysfonctionnement de la vie politique. Plus tard, je lirai d’autres arguments en faveur des RIC. Ces arguments me paraitront sensés sans pour autant me convaincre tout à fait. Il faudrait prendre le temps pour en débattre. Pour l’instant, je ne sais pas encore si je suis favorable ou non, je ne signerai pas la pétition.

La conversation se poursuit jusqu’à cette question inévitable des immigrés, ceux qui viennent exprès pour profiter de notre système. « Il faut commencer par régler le problème des français avant de penser à accueillir d’autres personnes. Penser à nos SDF, nos retraités avant de penser aux autres. » Le possessif revient et se découvre. Un nous opposé à un eux. Le jeune homme me dit qu’il faut fermer les frontières, il me parle de l’échec allemand. «Les allemands les ont accueillis à bras ouverts et ensuite qu’ont-ils fait ? Ils ont violé les femmes et foutu le bordel. » Il parle, je l’écoute, je lui dis que je ne suis pas d’accord, il m’écoute. Je ne suis pas venue pour convaincre mais pour entendre, échanger et tenir le contre-point de la parole quand je le juge opportun. Ce moment est opportun, ma réponse tient en un parallèle : « beaucoup de personnes de mon entourage ne viennent pas sur les ronds-points car ils s’inquiètent, ils considèrent que c’est dangereux. Je suis venue et ce que je vois ce ne sont ni des radicaux ni des extrémistes mais des gens qui se battent et parviennent à discuter même s’ils ne sont pas d’accord. Pour les étrangers, c’est une même chose : de loin, on s’inquiète, on imagine tout et n’importe quoi, des choses éloignées de la vérité. Il faudrait pouvoir faire cela, aller à la rencontre de l’autre comme je suis venue à votre rencontre, pour accepter de l’entendre vraiment. Quand on entend vraiment l’autre, il cesse d’être une idée pour devenir une présence à prendre en compte, quelqu’un qui d’une certaine façon est relié à nous.
J’aimerais pouvoir dire cela, j’aimerais pouvoir parler d’A. qui est français, d’origine marocaine mais qui vient tous les soirs après le boulot sur le rond-point de Dorlisheim. Un jour, quelqu’un l’a traité d’intrus, on lui a dit qu’il n’avait rien à faire là. A. n’a pas répondu mais cela l’a blessé. « Je ne voulais pas briser la force du mouvement alors je me suis tu mais si je rencontre cette personne ailleurs, je lui dirai mes quatre vérités. » J’aimerais dire tout cela mais je suis interrompue par un monsieur qui s’avance vers nous pour dire qu’il nous comprend. Nous les gilets jaunes, cela me fait sourire de l’intérieur.
Je pars, je remercie, l’accueil était bon, goûtu. La prochaine fois je ramènerai une contribution.

Pendant ce temps, quand je remonte chez moi, je ne sais pas encore que cela s’est passé. Au début, cela vient comme une rumeur à vérifier puis cela se précise. Fusillade de Strasbourg, un mort et plusieurs blessés. Puis les morts s’enchainent et les blessés aussi. Le tueur est en fuite.
Ma fille appelle, sa classe est confinée dans la salle de sport. On leur a dit qu’ils risquent de rester là toute la nuit. Ma fille me dit de ne pas m’inquiéter, tout est correct. Je reçois des sms de soutien de ma famille, j’en envoie à mes amis de Strasbourg : je ne vous appelle pas parce que je sais que tout va bien mais je pense à vous et vous fait de gros bisous. Je ne veux pas céder à la panique en me disant que si ça se trouve, il se pourrait que… je sais que le champs de l’inquiétude lorsqu’on le cultive, donne une moisson d’angoisse. C’est épuisant et ça ne sert à rien. Je me dis que je préfère garder mes forces pour l’instant présent et économiser mon énergie. Je ne suis pas inquiète. C’est ce que je dis le soir aux autres parents qui, comme moi, à 1H45 du matin sont venus rechercher leur enfant. Un père vient nous prévenir que le bus est bloqué au niveau de Molsheim et qu’il y aura une demi-heure d’attente. Sur le parking devant le collège, une ambulance est à l’arrêt, moteur tournant. Le véhicule est celui d’une mère, ambulancière de profession, qui est venue chercher sa fille. Je ne suis pas inquiète mais je le dis du bout des lèvres. Car ce mardi, à 2 heures du matin, dans le cercle de parents, l’ambiance est massivement à l’inquiétude. L’ambulancière a été réquisitionnée ce soir : « ils avaient besoin de tous les véhicules disponibles mais ils n’ont convoqué que les titulaires du diplôme, pas les auxiliaires. Ceux-là n’ont pas été sur le terrain. » L’ambulancière ne rentre pas dans les détails mais il semblerait qu’elle ait transporté un blessé à l’hôpital. « Ensuite, dit-elle, ils ont renvoyé tous ceux qui avaient effectué un service, ils ont gardé les autres. » Elle dit qu’elle ne voulait déjà pas que sa fille aille assister au match mais qu’elle a fini par se laisser convaincre. S. qui est aussi une amie, dit que son fils en partant, n’a pas voulu lui faire de bisou devant les copains. Elle a pensé toute la soirée à ce baiser manqué qui aurait pu, dans l’hypothétique éventualité du malheur, être le dernier. « La prochaine fois dit-elle, copain ou pas, j’insisterai pour le bisou. » Je pense mais je ne dis pas : cela ne serait-il pas pire ? Chaque bisou comptant pour une hypothétique dernière fois ? Le poids continuel de l’angoisse sur nos vies, cela ne serait-il pas pire que la réalité du malheur ?

Pendant que nous parlons, l’ambulance continue de tourner à l’arrêt. Lorsque S. demande s’il y a une raison particulière pour que le moteur continue de tourner ainsi, l’ambulancière répond que c’est pour garder la chaleur de l’habitacle, pendant l’intervention le froid lui est rentré dans le corps et elle ne le supporte plus. Elle est dehors, ça chauffe à l’intérieur, pourtant elle ne le fait pas, elle n’arrête pas le moteur de l’ambulance. C’est contraire au bon sens mais S. n’insiste pas et et moi je ne dis rien. Nous commençons ce jeu de circuler dans la parole en triant ce qui peut être dit et ce qu’il vaut mieux taire pour ne pas distendre la cohésion du groupe. L’ambulancière poursuit son récit. L’homme était fiché S, vingt-sept condamnations, le matin quand ils sont venus l’arrêter, ils ont trouvé des grenades chez lui, un homme dangereux. Pour l’ambulancière, il faudrait pouvoir expulser tous les fichés S pour « qu’ils aillent faire ça chez eux plutôt que de venir ici massacrer des innocents.
On y est, le terrain est glissant et les arguments savonneux. Je m’y risque prudemment. Le tueur est français, on ne peut donc pas l’expulser vers un autre pays. Pour l’ambulancière, ça ne change rien : « ils n’ont qu’à aller en Syrie ou là-bas sur leurs terres djihadistes pour faire ça. » C’est une chose que j’entends le lendemain à la radio, exprimé quasiment de la même façon et avec les mêmes mots par une dame interrogée au micro de Guillaume Meurice. C’est terrible et comme souvent, cela tourne au ridicule. Lorsque Meurice insiste sur le fait que le tueur est né ici à Strasbourg, la dame répond : « ah ben ça, je ne suis pas d’accord ». Phrase énigmatique qui ouvre une pléthore d’interprétations possibles.

Sur le terre-plein devant le collège, il est 2h10 et il y a encore à en dire. « La seule chose qu’il faut espérer c’est qu’il soit tué. Ça en ferait un de moins. » Je continue d’essayer de tenir le point d’équilibre entre dire et me taire. J’évoque le fait que c’est à la justice de rendre la sanction. Le tueur a droit d’être jugé pour son acte. Mais voilà, quelque chose se dit ici qui répète les propos des ronds-points investis, justice le mot ne convainc plus. « Le mieux est qu’il soit tué », l’avis est unanime alors je me tais. J’ai appris à distinguer la ligne de frontière au-delà de laquelle ma parole ne sera plus audible. J’ai appris cela. Qu’au-delà d’un certain point de cohésion, la parole peut nous exposer. Dire l’entier de ce que je pense ici, dans ce climat d’inquiétude et de sidération est quelque chose qui peut possiblement m’exploser dans les mains et m’éjecter du cercle de cohésion du groupe. Mais il me semble pourtant que cette parole tue doit être tenue.

Lorsque d’autres personnes, à d’autres endroits, avanceront, avec davantage de prudence, qu’il vaudrait mieux que des gens comme ça soient tués, je leur retournerai cette question : êtes-vous pour ou contre la peine de mort ? Personnellement, je suis contre la peine de mort. La France, comme Etat de droit, s’est prononcée il y a plus de trente ans contre la peine de mort. Alors quoi…?
Ce crime est monstrueux. Cet homme a accompli l’irréparable et doit être jugé sévèrement pour cela. Est-il pour autant un monstre ? «Je ne suis pas d’accord » dit cette dame quand Guillaume Meurice lui apprend que le tueur est né à Strasbourg. Déni. Refus de penser l’autre comme l’un parmi nous. L’un parmi nous, celui-là a accompli un acte tragique et irréparable tout en restant l’un parmi nous, impliqué dans un Etat de droit qui lui doit justice. C’est comme si cette chose ne pouvait plus être dite ni même pensée dans ce moment où l’injonction est d’être ensemble et soudé. Ensemble et soudé, cela me convient, mais certainement pas au prix d’un silence qui, en niant le principe de la justice d’Etat, ouvrirait le champs de la vindicte populaire. Le tueur a été tué, c’est un fait et il est acté. J’ignore s’il aurait pu en être autrement. Peut-être n’avait-on pas d’autre choix. Le mieux pour l’accomplissement de nos principes aurait été qu’il puisse être jugé.

Le bus arrive à 2h20. L’ambulance tourne encore. Je récupère ma fille, elle raconte la soirée, le match, les joueurs, les policiers bloquant la salle. La marseillaise chantée par un joueur de l’équipe. La vidéo tournera en boucle sur les réseaux sociaux. Quand j’irai la visionner quelques jours plus tard, les mots retentiront étrangement à mon oreille. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons… Entendez-vous mugir ces féroces soldats qui viennent jusque dans vos bras égorger vos fils et vos compagnes … » Encore une chose que j’ai pris l’habitude de garder pour moi. Je sais qu’il n’est pas de bon ton dans ces moment de communion nationale de se montrer réfractaires aux symboles. Je respecte l’intention de soutien mais je ne me lève pas au chant guerrier, je ne m’émotionne pas devant le drapeau, l’union sacrée me débecte. Compassion oui, union sacrée non, je ne supporte plus la notion de pureté républicaine qui voudrait que l’on soit tous unis contre l’obscurantisme, le bien contre le mal, deux alternatives et c’est tout. Aujourd’hui, j’aimerais que notre chant commun soit un chant de joie, de vie et d’ouverture.

Mercredi, ma fille ne va pas à l’école, la CPE du collège appelle pour savoir comment elle vit ce moment, si elle en parle à la maison. Ils font ça pour tous les élèves ayant participé à la sortie. Ma fille parle, elle n’est pas inquiète, je dis que je trouve que la situation a été bien gérée. Tout a été fait me semble t-il pour mettre les enfants à l’abri et ne pas amplifier la catastrophe. La CPE me dit que tous les enfants ne le vivent pas aussi bien, certains n’ont pas dormi de la nuit, ils sont aux aguets. Je m’interroge. Ne sommes-nous pas nous-même en train de pétrir l’inquiétude chez nos enfants? Ne sont-ils pas davantage impactés par les images qu’ils ont vues tourner en boucle sur les réseaux sociaux ? Par l’inquiétude des parents ?

Je suis parmi ceux de la troisième ligne. La ligne de ceux qui n’ont pas été directement touchés. Qui n’ont pas entendu le bruit des hélicoptères tourner toute la nuit. Ne se sont pas levés dans une ville aux rideaux baissés. N’ont pas traversé des barrières de CRS ni entendu la martèlement des escadres débarquer dans la cour d’à côté. Ne connaissent pas directement quelqu’un qui est mort ou blessé lors de ces évènements.
Nous sommes de la troisième ligne et cela nous donne une place particulière. Celle de soutenir les proches. D’écouter sans chercher à entendre s’enfler la rumeur sous la parole dite. De garder la tête froide sous l’accélération de la panique. Nous devrions me semble t-il être à la place de la tempérance et du refus des amalgames plutôt qu’à celle de l’émotion et excitation vengeresse. Je suis enseignante et jeudi, à ce titre, je recevrai une lettre de ma hiérarchie avec ce lien vers un site documenté : comment accueillir la parole des élèves après un attentat ? Je trouve que c’est utile et pertinent, je retiens notamment ces mots : « Il faut aider à clarifier les termes entendus et répétés, pour que les enfants ne restent pas enfermés dans un présent dominé par la peur {…} respecter l’émotion de la communauté éducative et la mettre à distance ».

Pas d’amalgames derrière l’union sacrée. Mercredi 12 décembre, le MRAP fait ce communiqué :  « Parmi les victimes figure Kamal Naghshbandi d’origine afghane, âgé de 44 ans, marié et père de 3 enfants. Il avait fui la guerre d’Afghanistan, avait un garage route de la Fédération à Strasbourg et y travaillait comme mécanicien auto, bien intégré dans la société française. Il participait aux activités sportives proposées par l’Association Culturelle des Afghans de Strasbourg. Devant sa femme et ses enfants Il a reçu hier mardi une balle en pleine tête. Il est cérébralement mort. Le comité du MRAP a fait parvenir à sa famille toute sa sympathie.
Le terrorisme ne tue pas seulement des Français, c’est l’humanité qu’il vise. La plupart des victimes des Talibans, de Daesh et d’Al Qaïda sont des personnes vivant au Moyen-Orient et sont de confession musulmane ! Dénonçons les discours de ceux qui stigmatisent « les musulmans ».
Je me dis qu’il faut redonner du temps aux récits. Entrer dans l’histoire de celui-là qui est mort, est une façon de lui rendre hommage pour lui-même sans chercher à en faire un symbole. Je crois en la force des histoires pour faire barrage à la violence aveugle.

Jeudi, le tueur est mort. Je pense aux victimes, je pense à mes amis touchés par ce drame et je pense à cette mère qui a perdu un fils et ne pourra jamais, comme une mère, le pleurer en public. Jeudi, mes amis strasbourgeois disent leur tristesse et leur accablement. La ville est éteinte. Elle retrouvera un semblant d’activité le vendredi mais mes amis me disent que le cœur n’y est pas. B. aurait besoin de faire une marche pour évacuer cela. Elle voudrait, avec ses enfants, faire un geste de recueillement envers les victimes. Déposer la peine de la violence engrangée. E. nous envoie ce texte couleur pourpre aussi délicat qu’une dentelle. « Apprendre qu’une des victimes est un copains, rencontré lors de soirées musicales dédiées à la paix. Soutenir les amis proches de lui et se recueillir, tandis qu’il navigue entre deux eaux {…} Prévu d’aller voir Calypso rose en concert ce week-end à Metz… Décider d’y aller quand même… en douter…mais Regarde la vie. Se donner la main, respirer, sourire, s’aimer, danser, et ne jamais rien lâcher pour un monde meilleur, de paix, d’amour…le cœur toujours en suspens, en attente des nouvelles de Bartek, se rassembler ce soir… et prier pour lui. »
La tristesse sans accélération du malheur, qu’y a-t-il d’autre à écrire  ?

Jeudi, je reçois ce message d’A. rencontré sur le rond-point de Dorlisheim : « Indéfectiblement solidaire avec les victimes strasbourgeoises de notre ville adorée et pleinement déterminé à poursuivre le mouvement des Gilets jaunes. On lâchera pas.”
Certains disent que le moment est mal choisi pour poursuivre la colère. Vendredi, je signe une pétition demandant le maintien de la policlinique Saint-Luc à Schirmeck. Si elle ferme, comme c’est prévu, nous n’aurons plus, dans notre vallée, de service d’urgence de proximité.

Vendredi, j’emmène ma mère à l’aéroport. En sortant du parking, je suis bloquée devant un rond-point, moi et des dizaines d’autres automobilistes, sans que nous n’en comprenions la raison. Au bout de dix minutes, un conducteur sort et traverse le rond-point pour aller aux nouvelles. Il en revient furibard : « c’est à cause de ce p… de Castaner, il faut qu’on attende qu’il passe ! ». Dix minutes plus tard, il y a une cinquantaine de voitures peut-être bien plus qui attendent au rond-point. Je traverse à mon tour le rond-point pour aller questionner le gendarme en gilet jaune qui bloque la circulation. Il me confirme d’un air blasé qu’il s’agit d’attendre le passage du président. Je demande si c’est normal de bloquer autant de voitures pour un passage. Le gendarme me dit que ce sont les ordres mais qu’il comprend que cela puisse être déroutant. Il est là depuis le matin, le président est passé, l’autoroute a été bloquée, le président repasse, l’autoroute est à nouveau bloquée. Le gendarme me dit que c’est l’histoire de cinq minutes normalement mais que cela pourrait prendre plus de temps. Sur le rond-point, des gens sortent et courent avec leurs valises, des taxis regardent défiler leur course, des conducteurs baissent la vitre pour demander ce qu’il en est. Un chauffeur dit que c’est la première fois qu’il voit ça, même sous Sarkozy et Hollande, aucun président n’avait fait ça, bloquer toute une autoroute pour pouvoir passer.

Dans une catastrophe, il y a un avant et un après mais aussi une certaine continuité. Vendredi, tout continue de tourner ou de se détourner autour des ronds-points.

15 décembre 2018




La marche solidaire pour les migrant.e.s – Partie 1 : Cannes

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vous reprendrez bien un bout de route – partie 1 – PDF 1,3Mo