Gilets jaunes – 17 au 26 nov. 2018

Ils sont là, sur le rond-point, ils bloquent le tunnel. Reconnaissables à leur gilet jaune.
C’est samedi. Je passe, je prends le tract — la France des inégalités, la France du ras-le-bol- je ne salue pas. Je suis plutôt méfiante. Je suis informée du mouvement, il ne se revendique d’aucun parti, ce qui n’empêche pas la possible récupération. Je ne suis pas preneuse, loin de là. Méfiante de la couleur politique locale. Ma moto me suce, l’État m’en… c’est grossier, c’est vulgaire et insultant. Aucun de ces mots ne rime avec aucun de mes mots. C’est samedi, je passe et je balance le tract en rentrant chez moi.

Dimanche. Je passe. Le tunnel est bloqué ce qui m’oblige à faire un détour. Le détour n’est pas un problème, cela fait partie du jeu de la contestation. Dé—rangement. Le détour questionne l’ordonnancement de nos vies, la contrainte choque nos routines. Dimanche, j’ouvre la fenêtre, il y a une dame, un monsieur. Je questionne. La dame me raconte sa précarité. Me parle des inégalités. Du prix de l’essence insupportable pour ceux qui ont de la route à faire. Je dis oui mais… prix du diesel contre le sur—plein de voitures, écologie écologie écologie… Je dis développer le covoiturage, développer les transports en commun. Oui mais… je dis les mots sur la banderoles, pourquoi ces mots-là qui éructent, crachent et insultent ? La colère est difficilement entendable lorsque les mots sont indignes. La dame dit qu’elle va relayer au groupe. Les pompiers arrivent, il faut dégager.

Lundi. Je passe. Le tunnel est encore bloqué. Je suis en retard à ma réunion. Deuxième rond point bloqué, un énorme bouchon. Par bonheur il est en sens inverse à ma route. A midi, entre collègues, nous discutons du mouvement. Nous sommes de la classe moyenne. Éduquée. Quand nous faisons grève c’est pour défendre une certaine vision du monde. Lutte, nous pensons : projet politique, utopie, solidarité, régulation. Gilets jaunes, nous nous disons les débordements, le flou des positions exprimées, la peur de la violence, le racisme éructé aux ronds-points. Quelque part en France des gilets jaunes ont empêché des personnes ciblées comme « noires » de passer et les ont malmenées. Dans quel monde vivons-nous quand la règle devient de retourner la violence vers les autres, ressentis comme plus faibles que soi ?

Mardi. Les feux persistent sur les ronds-points, le matin, le soir, je vois des visages emmitouflés, des mains qui saluent les voitures, celles aux gilets jaunes mis en évidence sous le pare-brise, j’entends les klaxons, les sifflets, les cris. Une question grandit qui est un inconfort. De quel côté suis-je ? Je me force à ne pas faire de détour quand bien même j’en suis tentée. Je passe, salue mais ne suis toujours pas du côté des gilets jaunes. Pourtant la lutte est là contre l’inégalité qui croit et dévaste. La lutte est là et je crois à l’égalité.

Mercredi. Je passe à midi, je passerai le soir. Je me dis que peut-être ce soir je m’arrêterai pour discuter. Les gilets jaunes sont toujours là mais ils ont dégagé le tunnel. Les feux s’aperçoivent de loin dans la nuit. Le soir passe, je suis pressée, il faut que je cherche ma fille. Le soir, quand la nuit monte, le courage décline.

Jeudi. Je pense aux gilets jaunes. Je pense lutte. Je pense précarité. Je pense injustice. Je pense que je suis d’un certain côté de la barrière : classe moyenne, éduquée, à gauche. Mais aussi d’un autre : fille d’ouvrier, sensible à cette violence que sont l’injustice, la précarité et le mépris social. Cela me fait pencher d’un côté puis d’un autre. Le pour et le contre. Il me paraît de plus en plus difficile de me cacher derrière le fait que sans doute, ceux du tunnel de ma vallée sont à l’extrême de mes idées. Je me dis que nous n’avons plus le temps pour cela, rester en de-ça de nos frontières. Nous n’avons plus le temps d’avoir peur. Car le temps d’apocalypse se nourrit de notre peur. Jeudi je décide qu’il faut y aller. Mais le soir, il faut que je fasse le repas pour mes enfants. C’est ce que je me dis mais la vérité est ailleurs : le soir, quand la nuit monte, le courage décline.

Vendredi. J’ai prévu une certaine marge. C’est le milieu du jour, une heure où l’inconfort paraît davantage supportable. Je m’arrête quelques mètres avant le rond-point et je vais à leur rencontre. Je n’ai pas de gilet jaune. C’est ce que je dis d’emblée. Je n’ai pas de gilet jaune car je ne suis pas sûre d’être de leur côté. Je ne suis pas sûre de ne pas être de leur côté. C’est la raison pour laquelle je suis là, pour poser la question : qu’en est-il ? La dame en face de moi est dans la lutte depuis le début, elle n’a jamais fait grève avant, elle tient. Cherche ses enfants à l’école, les fait manger, les couche et revient tenir la barricade. Ils sont là, une dizaine la nuit, elle reste de minuit à cinq heures trente, repart pour ses enfants. Elle explique sa galère, les enfants qu’elle élève seule, ses trajets pour les emmener à l’école, le matin et le soir, comment ferait-elle sans voiture, elle me dit les taxes, son boulot, son manque de boulot, la difficulté de la vie, l’injustice, ceux qui se gavent en haut tandis que les autres n’ont plus rien. Sa voisine enchérit sur la faible marge qu’elle a entre ce qu’elle gagne et ce qu’elle gagnerait si elle était au chômage. « Mais il faut le faire car notre travail c’est notre dignité ! » Les autres approuvent. Et bien sûr, il y a cette parole sur les profiteurs. Ceux qui vivent du chômage plutôt que de travailler. Cette parole que je ne partage pas. Quel chômeur a le rythme de vie d’un prince ? Et qui profite le plus ? Ceux qui grappillent les miettes du gâteau sans l’avoir payé ou celui qui se baffrent, mangent tout sans savoir ce qu’il restera de crème pour les autres.
Je demande : votre banderole, Macron démission, qui voyez-vous à sa place ? La voisine de la dame me dit qu’elle a bien une idée mais préfère la garder pour elle. Le monsieur à côté me dit qu’il n’y a pas d’opinions politiques dirigeant le mouvement. Ce qu’il pense, c’est qu’après tout on pourrait tout aussi bien essayer celle-là. Après tout, elle ne ferait pas pire que les autres. Je ne suis pas d’accord, évidemment, j’argumente un peu, suffisamment mais ce n’est pas mon propos de convaincre.
Ils disent qu’ils reçoivent beaucoup, ils se sentent soutenus. Quantité de personnes leur ramènent du café, des sandwiches, ce matin ils ont eu une livraison de croissants de la part d’un boulanger, ils en ont trop, ils redistribuent aux chauffeurs, au restos du cœur, le monsieur me montre les bananes devant lui — servez-vous.
Je salue, j’ai rendez-vous, il faut que je reparte. En retournant à ma voiture, j’hésite. Je vérifie que j’ai bien un gilet jaune dans le coffre. Je n’adhère pas aux idées politiques que j’ai entendues sourdre derrière les paroles mais… les feux, le partage, ensemble, la précarité, minuit — cinq heures trente et les gosses à coucher… c’est une chose que je reconnais. Il y a de la circulation, du mouvement, une certaine volonté de dialogue et c’est une chose que je reconnais aussi. La rencontre. Peut-on partager le mouvement de ceux avec qui on ne partage pas forcément les opinions politiques ? Peut-on se battre ensemble autour d’une thématique floue qui permet une chose ou son contraire ? J’hésite et l’hésitation est un inconfort. Que je résous. Je traverse le rond-point avec le gilet jaune en évidence sur mon pare-brise. Les gens me sourient et me font de grands gestes. La dame me sourit, c’est à elle que j’adresse ce message : votre lutte est belle et persistante, c’est une chose que je reconnais.

Samedi. Nous passons en famille, traversons le rond-point. Nous ne nous arrêtons pas mais le gilet jaune en évidence sous le pare-brise est comme un signal de connivence. Cela reste inconfortable. Nous ne savons pas bien ce qui de notre geste est entendu et la façon dont il est interprété. Les gens nous saluent, nous reconnaissons quelques têtes connues, très peu en fait, il y a cette joie que je reconnais qui est la joie de se sentir soutenu dans une lutte menée. Cela suffit. Demain nous nous arrêterons.

Dimanche. Il y a du monde sur le terre-plein. Pas grandement. C’est le soir, demain c’est lundi. Ceux qui restent ne resteront plus longtemps mais pourtant… une chaîne s’organise pour aller renflouer une action sur Strasbourg. On ne dit rien, c’est secret, il y a des mouchards parmi nous. Celle qui veut y aller donne son numéro, on l’attend à 23 heures sur le parking. Une dame dit qu’elle irait bien mais qu’elle a sa petite fille. Une autre travaille demain… La veille ils ont bloqué le tunnel de Sainte-Marie.
Nous proposons du jus de pomme. Un monsieur dit que c’est bien, ils n’acceptent plus d’alcool ni de nourriture, certaines personnes prennent l’endroit pour une cantine, il y a eu des débordements, il faut cadrer. La veille, quinze personnes ont vu leur voiture dégradée sur le parking plus bas. Une dame dit qu’elle est la seizième : sa voiture est complètement éraflée. Quelqu’un pense qu’il s’agit des jeunes qui ont bu et quitté le rond-point la nuit passablement éméchés.
Je discute avec un couple. Lui, travaille tous les jours sur Strasbourg, n’a pas d’horaires, impossible pour lui de faire du covoiturage. Et puis avec cette limitation à quatre-vingt. Il ne supporte pas les gens qui roulent à soixante-dix, c’est bien simple, parfois il se retient de les faire valdinguer dans le fossé tellement ça l’énerve. Son voisin renchérit en racontant qu’il était à deux doigts de foncer dans la voiture d’une dame qui téléphonait en roulant à 50 à l’heure, il dit que franchement elle l’aurait mérité. La colère pour la haine. C’est une chose que je peine à comprendre ou à contre-argumenter. D’autant que je sens dans le regard du premier homme une profonde méfiance… Parce que femme, parce que classe moyenne Bac+, parce que ne surenchérissant pas à ses propos ? Il le sent, je le sais, le dialogue s’amorce difficilement entre nous. Je me tourne vers sa femme. Elle me raconte sa dépression. Aide à domicile pour une société, elle n’a pas été payée pour des heures effectuées. Elle s’est battue, a été harcelée, s’est mise en arrêt. Nausées, vomissements, elle n’en pouvait plus. Cela fait un an. Elle est aux prudhommes, a tous les papiers, ne peut pas payer d’avocats mais sa cause est incontestable. Elle a peur maintenant de rencontrer de nouveaux employeurs. Peur que cette histoire lui colle à la peau. Peur de ne plus être à la hauteur.
Une autre femme est près du feu, son bonnet lui couvre les oreilles. Elle rage de ne pouvoir s’inscrire à l’opération du soir. Très vite, elle pose les choses, Je ne suis pas raciste, ah non vraiment pas, ce qu’elle dit amène une connivence. Elle est du même bord politique que moi. Dans la vallée, c’est rare, elles sont deux. Elle dit, ici je suis avec une copine mais il ne faut pas se mentir, il y a du racisme et des idées qui s’expriment ici et qui nous chauffent les oreilles. Elle dit que des gilets jaunes dans le nord ont enfermé des migrants dans un container et que cette nouvelle a réjoui des gens ici : au moins, ceux-là ne viendront plus nous manger notre pain ! Effroi. Comment se réjouir d’une plus grande misère que la nôtre ? Comment aviver des feux pour la lutte et la destruction ? Effroi, effroi, effroi.. et cette bête immonde qui n’en finit pas de manger le cœur de nos colères.
Elle est là pourtant, ne quitte pas la mêlée. Je suis là pourtant. Nous sommes encore dans un moment où, être là permet de poser une voix.
Ils sont trois derrière moi sur le point de partir. Nous discutons. L’homme travaille au conseil général, les deux femmes à la Fonderie. J’apprends qu’il s’agit d’une Scop créée en 1981. C’était sous Mitterand, me dit la dame, à l’époque, on voulait faire la vallée verte, maintenir les usines dans la vallée. La dame est une des membres fondatrices, son amie a rejoint le groupe vingt ans plus tard. C’était difficile à l’époque, c’est ce qu’elle dit. Elle venait d’être licenciée, était en plein divorce. Quand la Scop s’est montée, elle a donné une partie de ses indemnités de licenciement pour être actionnaire. « On était tout un groupe dit-elle, on est devenu actionnaires, certains ont fait des prêts auprès des banques pour investir dans la boîte. Dire qu’au début, on a accepté de laisser une part de notre salaire, on était à moins 8 pour cents puis moins 5 pour cents puis moins 3. Ça a mis un certain nombre d’années avant qu’on retrouve le plein salaire.» Au départ, c’était pas gagnée, ils prenaient un risque. Mais vingt ans après, ils sont 200 avec les intérimaires, on peut dire que c’est gagné. Ils coulent du métal. Les dames en face de moi sont dans la découpe, elles me détaillent toute la chaîne des opérations, c’est passionnant. Elles parlent de leur travail avec fierté. Disent que les niveaux de chez Stanley c’est chez eux, les pièces de Magimix aussi, ils font tout autant des pièces d’avions. « Si on n’était pas diversifiées, on ne s’en sortirait pas… » Elles parlent de la nécessité des circuits locaux. On a des normes écologiques en France, dit la dame, mais les fabricants détournent : ils ont faire la pièce chez nous et voudraient qu’on peigne en Chine pour ensuite refaire venir la pièce chez nous. Elle parle de scandale.
Cette parole revient, celle des profiteurs du chômage. Ils pourraient aller travailler. Tout le monde peut faire ça, travailler. Nous ne sommes pas d’accord. J’adhère à une certaine idée du salaire minimum mais cela je ne le dis pas. Je dis que la fierté du travail vient avec le sens que l’on trouve à son travail. J’aime mon travail et j’en fais plus. Malheureusement on casse cette valeur du travail, on casse le sens et on casse la fierté. Il reste le salaire, la dignité du travail et l’entraide. Pourquoi en faire plus lorsque ni le salaire ni la dignité ni l’entraide ne sont au rendez-vous? L’enjeu n’est pas de convaincre mais de laisser traîner des mots qui font signe d’un autre positionnement. Dialogue, l’enjeu est bien là.
Sur le chemin du retour, F. et moi parlons de diversité, de chaos fertile. Désordre mais aussi puissance de la rencontre quand les mots sortent de l’échange convenu. Les mots entendus nous reviennent qui parlent d’équilibre. Le sentiment d’avoir franchi le point d’équilibre. On endure jusqu’à un certain point. L’inégalité jusqu’à un certain point est une chose admissible. Image du ruissellement, il y a des riches, il y a des pauvres, chacun sa place, c’est comme ça. On n’imagine pas que cela puisse se faire : changer de place. Sauf être à celle des Tuche, changer de place par chance. Et faire rire.
Mais là c’est différents : les règles ont changé, le point d’équilibre est passé, on descend de plus en plus tandis que des autres montent. La précarité contre la démesure. On a peur de perdre sa place. Il ne s’agit pas de tomber du mauvais côté. Les murs sont là qui ne demandent qu’à pousser toujours plus haut.

Lundi. Je passe, je salue, j’ai mon gilet jaune. Un homme au visage fermé tient le rond-point. Il est seul, il ne me salue pas. C’est lundi, c’est peut-être la fin. A la radio j’entends colère, destructions, image dégradée. Les touristes vont fuir les champs Élysées. J’entends structuration nécessaire, porte-paroles émergents, contestation interne. Macron accepte de recevoir des syndicats mais refuse de discuter avec des gilets jaunes. J’entends polymorphe. Ce mot me plaît, il dit la force de ce mouvement. Ce mouvement ne peut être riche qu’en restant polymorphe et inclassable. C’est comme ça qu’il prend place et c’est comme ça qu’il dérange le plus. Car nous avons peur de la lutte quand nous ne connaissons pas les règles. Ils ont peur de la lutte quand ils ne peuvent pas imposer de règles.
Nous ? Ils ? Le monde va vite et les murs s’emballent. De quel côté sommes-nous ? Sommes-nous du côté de ceux qui défendent l’ordre ou de ceux qui le contestent ? Sommes-nous du côté de ceux qui craignent de perdre un peu de beaucoup ou de ceux qui ont peur de perdre beaucoup du peu ? Cherchons nous à être à l’intérieur des murs ou à sommes-nous à la frange, réclamant des murs pour nous séparer d’une autre frange ? Sommes-nous contre tous les murs à réclamer une place inconditionnelle pour chacun, travailleur, chômeur ou migrant ?
Cette question mérite bien plus qu’une réponse. Elle réclame de nous que nous puissions nous déplacer pour varier notre point de vue sur l’ordonnancement social. Dévisager le monde à partir de la place où est l’autre. Entrecroiser les expériences. Parler, entendre, et que la somme de ces paroles échangées lézarde les murs que nous sommes tentés de monter par simple souci d’ordre.
Y être sur le rond-point et accepter l’inconfort de cette place.

Tunnel de Schirmeck, novembre 2018

Gilets jaunes et dentelle pourpre

Je n’imaginais pas écrire une suite à mon premier texte. Et puis j’ai reçu des réponses, beaucoup, et aucune ne ressemblait à une autre. J’ai trouvé cela passionnant. Ce flux de paroles qui arrivait. Je me suis dit que ça valait la peine de faire rebondir la parole échangée. J’ai donc commencé à écrire la suite et puis je l’ai interrompue. Entre-temps, les évènements se sont enchainés, qui ont rendu cet écrit en quelque sorte, périmé. Le temps va vite, tellement vite qu’il me semble que nous n’arrivons plus bien à le saisir par la pensée. A peine l’avons-nous touchée du doigt, que la situation se déplace et se recrée ailleurs et autrement. Polymorphe et insaisissable. Cela reste la couleur des ronds-points.

Entre-temps, il y a eu l’intervention de Macron et la fusillade de Strasbourg. Des promesses faites et un drame subi. De cela, je n’ai rien à ajouter. Tout a été dit de ce que j’aurais pu en dire. La place que je m’autorise à prendre, est ailleurs. Ecrire à partir de l’endroit où je suis située, cela me paraît valable.

Il se trouve que mardi 12 décembre, j’y étais, sur le rond-point du tunnel puis sur le parking attendant le retour de ma fille. Entre-temps, l’attentat. Il y a un avant et un après.
A dix-neuf heures, j’emmène ma fille au bus : elle part avec son école, assister à un match de basket à Strasbourg, la SIG contre l’équipe de Ljubljana. Il est prévu que je la recherche à 23 heures trente. Après l’avoir déposée et en attendant que mon autre fille termine son cours de musique, je vais faire un tour au rond-point devant le tunnel de Schirmeck. L’approche est plus facile, c’est la quatrième fois que je viens, on me reconnaît désormais comme une espèce de sympathisante un peu lointaine. Samedi dernier, les gilets jaunes ont organisé un marché de Noël sur le rond-point. J’avais prévu de passer en fin de journée, j’avais même fait un gâteau pour l’occasion mais au dernier moment, un problème de voiture à régler, ma fille à chercher à un anniversaire, des amis qui venaient pour l’apéro, le temps était trop juste et mon gâteau raté, j’ai laissé tomber. Je ne suis pas à l’aise avec ça, c’est pourquoi lorsque quelqu’un me demande ce que j’ai fait entre-temps comme action, je dis avoir participé à la marche du climat. J’aurais aimé, je n’ai pas fait, mon agenda trop rempli mais voilà, je ne suis pas à l’aise avec ça, cette question reste insoluble et totalement inconfortable pour moi : « qu’est-ce que je fais pour que le monde aille mieux ? » C’est une question qui occupe l’espace d’une vie.

Mardi, je suis là. Il y a des flammes qui réchauffent et une dame qui prépare le repas sur un feu improvisé. La discussion est facile. On commence par parler du marché de Noël. Malgré la pluie, il y a eu du monde, à tel point que les gilets jaunes ont récolté plus de mille euros. Avec cette somme, ils ont décidé d’acheter des chocolats et des fleurs pour les personnes âgés de la maison de retraite. « Il faut bien qu’on s’occupe de nos anciens, c’est la priorité. » En insistant sur le possessif, la dame laisse entendre tout un champs d’allusions possibles que je ne relève pas.
Pour la suite? Les gilets jaunes de Schirmeck ne se sont pas laissé berner par le discours de Macron. Avec quel argent va-t-il faire cela ? « Si c’est pour nous reprendre de l’autre main ce qu’il nous a donné, ce n’est pas la peine, on n’y croit plus. » Une dame m’explique que pour elle, ça ne change rien, de toute façon, elle est au-dessus du SMIC, elle continuera à payer plein pot. Ce qu’elle veut, c’est la fin de toutes les taxes, la fin de la TVA : « ça c’est une chose qui aurait satisfait tous les gilets jaunes ». Le retour de l’ISF ? Cela ne lui semble pas la priorité, c’est pourtant là, à mon sens qu’il y aurait de l’argent à récupérer. La dame est bien plus indignée par l’évasion fiscale. Pour les retraités, elle n’est pas convaincue non plus par le discours de Macron : « ce qu’il a dit, c’est juste qu’il n’augmenterait pas la CSG pour les moins de 2000 euros, pas qu’il créerait de meilleures conditions de ressources. Ça ne change rien au pouvoir d’achat des retraités, ceux qui sont dans la merde vont le rester. »

Un monsieur circule chez tout le monde. Il nous montre sur son portable l’intervention à l’assemblée de Mathilde Panot en réaction au discours du président. Il me précise qu’il n’est pas de la France Insoumise. « Au début, j’étais Sarkozy mais il m’a déçu alors j’ai voté le FN mais je suis pas resté non plus. Aux dernières élections, j’ai pas voté, par contre aux prochaines, je sais pour qui je vais voter. Il faut casser tout ce système. » Ce qu’il tait, il le dira devant les urnes, si le vent ne tourne pas d’ici-là.

Ce soir, au repas, il en manque certains. Ils sont allés rédiger les statuts. Les gilets jaunes ne veulent pas en rester là, ils veulent fonder une association. « Pas un parti, une association à but apolitique, » la dame insiste sur cette distinction. « Pendant tout ce temps qu’on était ensemble, on a vécu des choses fortes, on a noué des liens, c’est ce qu’on veut garder pour la suite. Cela nous permettra de peser lors des décisions prises dans la vallée. » Lorsque je demande s’ils ont eu le soutien des maires de la vallée, ils disent que non, aucun maire n’est venu sur le rond-point, même à l’occasion du marché de Noël. Pourquoi ceux-ci ne l’ont-ils pas fait ? Peut-on être un représentant élu et ne pas être précisément ici, à entendre se dire les préoccupations de tout un chacun ? Il me semble qu’un rendez-vous est manqué qui explique et renforce la défiance sourde exprimée des gens du rond point vis-à-vis des représentants politiques. Mon voisin ne dit pas autre chose. Il a travaillé pendant plus de quarante ans dans des usines de Normandie. Syndiqué à la CFDT au début de sa carrière. Un jour il a eu besoin d’aide et a été voir son représentant syndical. Celui-ci lui a dit : « tu fais comme moi, tu te démerdes. » « C’est bien simple, me dit mon voisin, lorsqu’il est venu me voir pour que je renouvelle ma carte, je lui ai renvoyé la balle : « tu fais comme moi, tu te démerdes ». Depuis ce jour, je n’ai plus jamais été syndiqué. »

C’est la distribution du repas. Sanglier et spätzlé en sauce. On me propose une assiette, je dis que ma fille m’attend à la maison pour le dîner. Devant l’insistance, je finis par accepter de prendre une louchée pour goûter. Je sais qu’on ne refuse pas une place à table ni un verre de rouge. Le monsieur qui me sert, me dit : « vous avez de la chance, on ne fait pas toujours ça, vous êtes venue le bon soir. » C’est bon, c’est convivial, il en reste pour ceux qui arrivent un peu plus tard.

Un jeune homme s’approche de moi pour discuter, il me dit que souvent les gens passent et klaxonnent mais que très peu s’arrêtent. « Ça fait toujours plaisir lorsque quelqu’un s’arrête. La dernière fois une dame (c’est toi, Agnès?) nous a ramené du vin chaud du marché de Noël, d’autres ramènent du café…C’est comme ça ici, c’est ouvert à la discussion. » Samedi, il était prévu qu’ils ouvrent un cahier de doléances mais finalement il pleuvait à verse, ça ne s’est pas fait. Cela n’empêche pas qu’ils aient des revendications. « On a une pétition qui circule partout, c’est le RIC. » Devant mon ignorance, le jeune homme me conduit à l’intérieur du cabanon où est affichée le texte de la pétition demandant l’institution du RIC : Référendum d’initiative citoyenne. J’apprends que celui-ci se décline sous quatre formes : le RIC abrogatoire permettant au peuple d’abroger une loi, le RIC révocatoire permettant de révoquer n’importe quel responsable politique, le RIC législatif permettant de proposer un texte de loi et enfin le RIC constituant permettant d’amender la Constitution. Sur le moment, cette question de RIC me paraît trouble : pourquoi mettre en place des systèmes parallèles à la démocratie représentative ? C’est ce que je dis. Une chose que je ne dis pas, c’est mon inquiétude en imaginant les questions qui pourraient être ainsi soulevées. Populisme, le mot nous fait peur, il ouvre pour moi toute une série de possibles retours en arrière… Peine de mort, arrêtés anti-migrants, baisse d’allocations pour les chômeurs considérés comme fainéants… je suis de celles et ceux qui redoutons la dynamique de masse caché sous le terme de populisme. Je dis que je ne signerai pas la pétition et qu’il me semble préférable de réfléchir à la mise en place d’une sixième République pour corriger les dysfonctionnement de la vie politique. Plus tard, je lirai d’autres arguments en faveur des RIC. Ces arguments me paraitront sensés sans pour autant me convaincre tout à fait. Il faudrait prendre le temps pour en débattre. Pour l’instant, je ne sais pas encore si je suis favorable ou non, je ne signerai pas la pétition.

La conversation se poursuit jusqu’à cette question inévitable des immigrés, ceux qui viennent exprès pour profiter de notre système. « Il faut commencer par régler le problème des français avant de penser à accueillir d’autres personnes. Penser à nos SDF, nos retraités avant de penser aux autres. » Le possessif revient et se découvre. Un nous opposé à un eux. Le jeune homme me dit qu’il faut fermer les frontières, il me parle de l’échec allemand. «Les allemands les ont accueillis à bras ouverts et ensuite qu’ont-ils fait ? Ils ont violé les femmes et foutu le bordel. » Il parle, je l’écoute, je lui dis que je ne suis pas d’accord, il m’écoute. Je ne suis pas venue pour convaincre mais pour entendre, échanger et tenir le contre-point de la parole quand je le juge opportun. Ce moment est opportun, ma réponse tient en un parallèle : « beaucoup de personnes de mon entourage ne viennent pas sur les ronds-points car ils s’inquiètent, ils considèrent que c’est dangereux. Je suis venue et ce que je vois ce ne sont ni des radicaux ni des extrémistes mais des gens qui se battent et parviennent à discuter même s’ils ne sont pas d’accord. Pour les étrangers, c’est une même chose : de loin, on s’inquiète, on imagine tout et n’importe quoi, des choses éloignées de la vérité. Il faudrait pouvoir faire cela, aller à la rencontre de l’autre comme je suis venue à votre rencontre, pour accepter de l’entendre vraiment. Quand on entend vraiment l’autre, il cesse d’être une idée pour devenir une présence à prendre en compte, quelqu’un qui d’une certaine façon est relié à nous.
J’aimerais pouvoir dire cela, j’aimerais pouvoir parler d’A. qui est français, d’origine marocaine mais qui vient tous les soirs après le boulot sur le rond-point de Dorlisheim. Un jour, quelqu’un l’a traité d’intrus, on lui a dit qu’il n’avait rien à faire là. A. n’a pas répondu mais cela l’a blessé. « Je ne voulais pas briser la force du mouvement alors je me suis tu mais si je rencontre cette personne ailleurs, je lui dirai mes quatre vérités. » J’aimerais dire tout cela mais je suis interrompue par un monsieur qui s’avance vers nous pour dire qu’il nous comprend. Nous les gilets jaunes, cela me fait sourire de l’intérieur.
Je pars, je remercie, l’accueil était bon, goûtu. La prochaine fois je ramènerai une contribution.

Pendant ce temps, quand je remonte chez moi, je ne sais pas encore que cela s’est passé. Au début, cela vient comme une rumeur à vérifier puis cela se précise. Fusillade de Strasbourg, un mort et plusieurs blessés. Puis les morts s’enchainent et les blessés aussi. Le tueur est en fuite.
Ma fille appelle, sa classe est confinée dans la salle de sport. On leur a dit qu’ils risquent de rester là toute la nuit. Ma fille me dit de ne pas m’inquiéter, tout est correct. Je reçois des sms de soutien de ma famille, j’en envoie à mes amis de Strasbourg : je ne vous appelle pas parce que je sais que tout va bien mais je pense à vous et vous fait de gros bisous. Je ne veux pas céder à la panique en me disant que si ça se trouve, il se pourrait que… je sais que le champs de l’inquiétude lorsqu’on le cultive, donne une moisson d’angoisse. C’est épuisant et ça ne sert à rien. Je me dis que je préfère garder mes forces pour l’instant présent et économiser mon énergie. Je ne suis pas inquiète. C’est ce que je dis le soir aux autres parents qui, comme moi, à 1H45 du matin sont venus rechercher leur enfant. Un père vient nous prévenir que le bus est bloqué au niveau de Molsheim et qu’il y aura une demi-heure d’attente. Sur le parking devant le collège, une ambulance est à l’arrêt, moteur tournant. Le véhicule est celui d’une mère, ambulancière de profession, qui est venue chercher sa fille. Je ne suis pas inquiète mais je le dis du bout des lèvres. Car ce mardi, à 2 heures du matin, dans le cercle de parents, l’ambiance est massivement à l’inquiétude. L’ambulancière a été réquisitionnée ce soir : « ils avaient besoin de tous les véhicules disponibles mais ils n’ont convoqué que les titulaires du diplôme, pas les auxiliaires. Ceux-là n’ont pas été sur le terrain. » L’ambulancière ne rentre pas dans les détails mais il semblerait qu’elle ait transporté un blessé à l’hôpital. « Ensuite, dit-elle, ils ont renvoyé tous ceux qui avaient effectué un service, ils ont gardé les autres. » Elle dit qu’elle ne voulait déjà pas que sa fille aille assister au match mais qu’elle a fini par se laisser convaincre. S. qui est aussi une amie, dit que son fils en partant, n’a pas voulu lui faire de bisou devant les copains. Elle a pensé toute la soirée à ce baiser manqué qui aurait pu, dans l’hypothétique éventualité du malheur, être le dernier. « La prochaine fois dit-elle, copain ou pas, j’insisterai pour le bisou. » Je pense mais je ne dis pas : cela ne serait-il pas pire ? Chaque bisou comptant pour une hypothétique dernière fois ? Le poids continuel de l’angoisse sur nos vies, cela ne serait-il pas pire que la réalité du malheur ?

Pendant que nous parlons, l’ambulance continue de tourner à l’arrêt. Lorsque S. demande s’il y a une raison particulière pour que le moteur continue de tourner ainsi, l’ambulancière répond que c’est pour garder la chaleur de l’habitacle, pendant l’intervention le froid lui est rentré dans le corps et elle ne le supporte plus. Elle est dehors, ça chauffe à l’intérieur, pourtant elle ne le fait pas, elle n’arrête pas le moteur de l’ambulance. C’est contraire au bon sens mais S. n’insiste pas et et moi je ne dis rien. Nous commençons ce jeu de circuler dans la parole en triant ce qui peut être dit et ce qu’il vaut mieux taire pour ne pas distendre la cohésion du groupe. L’ambulancière poursuit son récit. L’homme était fiché S, vingt-sept condamnations, le matin quand ils sont venus l’arrêter, ils ont trouvé des grenades chez lui, un homme dangereux. Pour l’ambulancière, il faudrait pouvoir expulser tous les fichés S pour « qu’ils aillent faire ça chez eux plutôt que de venir ici massacrer des innocents.
On y est, le terrain est glissant et les arguments savonneux. Je m’y risque prudemment. Le tueur est français, on ne peut donc pas l’expulser vers un autre pays. Pour l’ambulancière, ça ne change rien : « ils n’ont qu’à aller en Syrie ou là-bas sur leurs terres djihadistes pour faire ça. » C’est une chose que j’entends le lendemain à la radio, exprimé quasiment de la même façon et avec les mêmes mots par une dame interrogée au micro de Guillaume Meurice. C’est terrible et comme souvent, cela tourne au ridicule. Lorsque Meurice insiste sur le fait que le tueur est né ici à Strasbourg, la dame répond : « ah ben ça, je ne suis pas d’accord ». Phrase énigmatique qui ouvre une pléthore d’interprétations possibles.

Sur le terre-plein devant le collège, il est 2h10 et il y a encore à en dire. « La seule chose qu’il faut espérer c’est qu’il soit tué. Ça en ferait un de moins. » Je continue d’essayer de tenir le point d’équilibre entre dire et me taire. J’évoque le fait que c’est à la justice de rendre la sanction. Le tueur a droit d’être jugé pour son acte. Mais voilà, quelque chose se dit ici qui répète les propos des ronds-points investis, justice le mot ne convainc plus. « Le mieux est qu’il soit tué », l’avis est unanime alors je me tais. J’ai appris à distinguer la ligne de frontière au-delà de laquelle ma parole ne sera plus audible. J’ai appris cela. Qu’au-delà d’un certain point de cohésion, la parole peut nous exposer. Dire l’entier de ce que je pense ici, dans ce climat d’inquiétude et de sidération est quelque chose qui peut possiblement m’exploser dans les mains et m’éjecter du cercle de cohésion du groupe. Mais il me semble pourtant que cette parole tue doit être tenue.

Lorsque d’autres personnes, à d’autres endroits, avanceront, avec davantage de prudence, qu’il vaudrait mieux que des gens comme ça soient tués, je leur retournerai cette question : êtes-vous pour ou contre la peine de mort ? Personnellement, je suis contre la peine de mort. La France, comme Etat de droit, s’est prononcée il y a plus de trente ans contre la peine de mort. Alors quoi…?
Ce crime est monstrueux. Cet homme a accompli l’irréparable et doit être jugé sévèrement pour cela. Est-il pour autant un monstre ? «Je ne suis pas d’accord » dit cette dame quand Guillaume Meurice lui apprend que le tueur est né à Strasbourg. Déni. Refus de penser l’autre comme l’un parmi nous. L’un parmi nous, celui-là a accompli un acte tragique et irréparable tout en restant l’un parmi nous, impliqué dans un Etat de droit qui lui doit justice. C’est comme si cette chose ne pouvait plus être dite ni même pensée dans ce moment où l’injonction est d’être ensemble et soudé. Ensemble et soudé, cela me convient, mais certainement pas au prix d’un silence qui, en niant le principe de la justice d’Etat, ouvrirait le champs de la vindicte populaire. Le tueur a été tué, c’est un fait et il est acté. J’ignore s’il aurait pu en être autrement. Peut-être n’avait-on pas d’autre choix. Le mieux pour l’accomplissement de nos principes aurait été qu’il puisse être jugé.

Le bus arrive à 2h20. L’ambulance tourne encore. Je récupère ma fille, elle raconte la soirée, le match, les joueurs, les policiers bloquant la salle. La marseillaise chantée par un joueur de l’équipe. La vidéo tournera en boucle sur les réseaux sociaux. Quand j’irai la visionner quelques jours plus tard, les mots retentiront étrangement à mon oreille. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons… Entendez-vous mugir ces féroces soldats qui viennent jusque dans vos bras égorger vos fils et vos compagnes … » Encore une chose que j’ai pris l’habitude de garder pour moi. Je sais qu’il n’est pas de bon ton dans ces moment de communion nationale de se montrer réfractaires aux symboles. Je respecte l’intention de soutien mais je ne me lève pas au chant guerrier, je ne m’émotionne pas devant le drapeau, l’union sacrée me débecte. Compassion oui, union sacrée non, je ne supporte plus la notion de pureté républicaine qui voudrait que l’on soit tous unis contre l’obscurantisme, le bien contre le mal, deux alternatives et c’est tout. Aujourd’hui, j’aimerais que notre chant commun soit un chant de joie, de vie et d’ouverture.

Mercredi, ma fille ne va pas à l’école, la CPE du collège appelle pour savoir comment elle vit ce moment, si elle en parle à la maison. Ils font ça pour tous les élèves ayant participé à la sortie. Ma fille parle, elle n’est pas inquiète, je dis que je trouve que la situation a été bien gérée. Tout a été fait me semble t-il pour mettre les enfants à l’abri et ne pas amplifier la catastrophe. La CPE me dit que tous les enfants ne le vivent pas aussi bien, certains n’ont pas dormi de la nuit, ils sont aux aguets. Je m’interroge. Ne sommes-nous pas nous-même en train de pétrir l’inquiétude chez nos enfants? Ne sont-ils pas davantage impactés par les images qu’ils ont vues tourner en boucle sur les réseaux sociaux ? Par l’inquiétude des parents ?

Je suis parmi ceux de la troisième ligne. La ligne de ceux qui n’ont pas été directement touchés. Qui n’ont pas entendu le bruit des hélicoptères tourner toute la nuit. Ne se sont pas levés dans une ville aux rideaux baissés. N’ont pas traversé des barrières de CRS ni entendu la martèlement des escadres débarquer dans la cour d’à côté. Ne connaissent pas directement quelqu’un qui est mort ou blessé lors de ces évènements.
Nous sommes de la troisième ligne et cela nous donne une place particulière. Celle de soutenir les proches. D’écouter sans chercher à entendre s’enfler la rumeur sous la parole dite. De garder la tête froide sous l’accélération de la panique. Nous devrions me semble t-il être à la place de la tempérance et du refus des amalgames plutôt qu’à celle de l’émotion et excitation vengeresse. Je suis enseignante et jeudi, à ce titre, je recevrai une lettre de ma hiérarchie avec ce lien vers un site documenté : comment accueillir la parole des élèves après un attentat ? Je trouve que c’est utile et pertinent, je retiens notamment ces mots : « Il faut aider à clarifier les termes entendus et répétés, pour que les enfants ne restent pas enfermés dans un présent dominé par la peur {…} respecter l’émotion de la communauté éducative et la mettre à distance ».

Pas d’amalgames derrière l’union sacrée. Mercredi 12 décembre, le MRAP fait ce communiqué :  « Parmi les victimes figure Kamal Naghshbandi d’origine afghane, âgé de 44 ans, marié et père de 3 enfants. Il avait fui la guerre d’Afghanistan, avait un garage route de la Fédération à Strasbourg et y travaillait comme mécanicien auto, bien intégré dans la société française. Il participait aux activités sportives proposées par l’Association Culturelle des Afghans de Strasbourg. Devant sa femme et ses enfants Il a reçu hier mardi une balle en pleine tête. Il est cérébralement mort. Le comité du MRAP a fait parvenir à sa famille toute sa sympathie.
Le terrorisme ne tue pas seulement des Français, c’est l’humanité qu’il vise. La plupart des victimes des Talibans, de Daesh et d’Al Qaïda sont des personnes vivant au Moyen-Orient et sont de confession musulmane ! Dénonçons les discours de ceux qui stigmatisent « les musulmans ».
Je me dis qu’il faut redonner du temps aux récits. Entrer dans l’histoire de celui-là qui est mort, est une façon de lui rendre hommage pour lui-même sans chercher à en faire un symbole. Je crois en la force des histoires pour faire barrage à la violence aveugle.

Jeudi, le tueur est mort. Je pense aux victimes, je pense à mes amis touchés par ce drame et je pense à cette mère qui a perdu un fils et ne pourra jamais, comme une mère, le pleurer en public. Jeudi, mes amis strasbourgeois disent leur tristesse et leur accablement. La ville est éteinte. Elle retrouvera un semblant d’activité le vendredi mais mes amis me disent que le cœur n’y est pas. B. aurait besoin de faire une marche pour évacuer cela. Elle voudrait, avec ses enfants, faire un geste de recueillement envers les victimes. Déposer la peine de la violence engrangée. E. nous envoie ce texte couleur pourpre aussi délicat qu’une dentelle. « Apprendre qu’une des victimes est un copains, rencontré lors de soirées musicales dédiées à la paix. Soutenir les amis proches de lui et se recueillir, tandis qu’il navigue entre deux eaux {…} Prévu d’aller voir Calypso rose en concert ce week-end à Metz… Décider d’y aller quand même… en douter…mais Regarde la vie. Se donner la main, respirer, sourire, s’aimer, danser, et ne jamais rien lâcher pour un monde meilleur, de paix, d’amour…le cœur toujours en suspens, en attente des nouvelles de Bartek, se rassembler ce soir… et prier pour lui. »
La tristesse sans accélération du malheur, qu’y a-t-il d’autre à écrire  ?

Jeudi, je reçois ce message d’A. rencontré sur le rond-point de Dorlisheim : « Indéfectiblement solidaire avec les victimes strasbourgeoises de notre ville adorée et pleinement déterminé à poursuivre le mouvement des Gilets jaunes. On lâchera pas.”
Certains disent que le moment est mal choisi pour poursuivre la colère. Vendredi, je signe une pétition demandant le maintien de la policlinique Saint-Luc à Schirmeck. Si elle ferme, comme c’est prévu, nous n’aurons plus, dans notre vallée, de service d’urgence de proximité.

Vendredi, j’emmène ma mère à l’aéroport. En sortant du parking, je suis bloquée devant un rond-point, moi et des dizaines d’autres automobilistes, sans que nous n’en comprenions la raison. Au bout de dix minutes, un conducteur sort et traverse le rond-point pour aller aux nouvelles. Il en revient furibard : « c’est à cause de ce p… de Castaner, il faut qu’on attende qu’il passe ! ». Dix minutes plus tard, il y a une cinquantaine de voitures peut-être bien plus qui attendent au rond-point. Je traverse à mon tour le rond-point pour aller questionner le gendarme en gilet jaune qui bloque la circulation. Il me confirme d’un air blasé qu’il s’agit d’attendre le passage du président. Je demande si c’est normal de bloquer autant de voitures pour un passage. Le gendarme me dit que ce sont les ordres mais qu’il comprend que cela puisse être déroutant. Il est là depuis le matin, le président est passé, l’autoroute a été bloquée, le président repasse, l’autoroute est à nouveau bloquée. Le gendarme me dit que c’est l’histoire de cinq minutes normalement mais que cela pourrait prendre plus de temps. Sur le rond-point, des gens sortent et courent avec leurs valises, des taxis regardent défiler leur course, des conducteurs baissent la vitre pour demander ce qu’il en est. Un chauffeur dit que c’est la première fois qu’il voit ça, même sous Sarkozy et Hollande, aucun président n’avait fait ça, bloquer toute une autoroute pour pouvoir passer.

Dans une catastrophe, il y a un avant et un après mais aussi une certaine continuité. Vendredi, tout continue de tourner ou de se détourner autour des ronds-points.

15 décembre 2018

Bonjours

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