Au delà de son délire

Faire vivre les faits divers. Entremêler les nouvelles du monde vues et entendues aux actualités dans la vie d’un personnage. Voici la teneur de cette proposition d’écriture déclinée en plusieurs étapes et adossée aux écrits de Dino Buzzati (Le K) et aux grands titres glanés pour l’occasion.

Au-delà de son délire une histoire écrite par Anne Masson

Je suis une vieille dame couchée dans mon lit, la couette remontée jusqu’au menton comme une protection. J’ai chaud. Mes cheveux collent un peu à mon front, je sens une mèche tout près de ma paupière, elle m’agace un peu. J’essaye de la repousser en soufflant dessus, elle volète. Ça y est, elle est partie. Je peux ouvrir les yeux, tout doucement, avec précaution. Mes paupières collent toujours un peu après tant d’heure passées à m’égarer dans les profondeurs de mes rêves. Je ne sais pas si c’est raisonnable mais je peux recommencer à penser. Les rouages se remettent à leur place. Il me faut du temps pour reprendre conscience de ma place dans ce lit, dans cette chambre, dans cette journée qui commence.
La porte s’ouvre sur mon infirmière préférée. Toute pimpante, elle me sourit. Avec elle, s’engouffre le son de la radio de la salle commune : « elle était morte depuis trois semaines quand son fils l’a découverte ». Ça ne risque pas de m’arriver il vient cet après-midi !
« 45 réfugiés retrouvés en état d’hypotension sur une plage à Calais. »
La jeune femme entre, ouvre le volet, s’informe de ma nuit, ses paroles couvertes par :  « les abeilles refont du miel ce printemps… énorme récolte de citrons …. le mariage de Blanche-Neige.» Que des bonnes nouvelles, heureusement ! J’ai du mal à me débarrasser de mon rêve. « L’arbre tombe sur la voiture sans blesser personne, foot : bientôt la trêve, le crocodile du zoo avait faim. »
Moi aussi !
L’infirmière m’aide à me lever, je marche à petits pas, contente de quitter la moiteur de mon 12m2. « Il perd la foi mais gagne au loto, le nouveau maire a saisi l’administré à la gorge, la grand-mère n’était pas celle que l’on croyait. » Mais moi, je sais qui je suis et je vais déjeuner à la salle à manger avec les autres. Je ne supporte plus de les voir avec leurs têtes fripées, leurs yeux vides qui n’expriment plus rien alors je lève ma canne et je cogne sur tout ce qui se trouve à ma portée : le tableau de l’angélus de Millet se fracasse libérant une constellation de verre, l’aquarium se fissure vomissant un océan de poissons, un nez explose dans une gerbe d’hémoglobine. « Possible que la couleur rouge disparaisse du système solaire. » Je m’écroule, épuisée, je ne veux plus rien entendre, je n’entends plus rien…

Un texte écrit par Anne Masson dans le cadre des ateliers d’écriture proposés par Myriam Dhume-Sonzogni. contact@myriades.xyz



 


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