Le King

Entrer dans l’univers d’une photo, donner à voir et à entendre la voix d’un ou plusieurs personnages, l’inscrire dans un récit et emporter le lecteur… Voici la teneur de cette proposition d’écriture déclinée en plusieurs étapes et adossée aux écrits de Marie Richeux (Polaroid) et à l’univers de quelques photographes.

Entrer dans l’univers d’une photo, donner à voir et à entendre la voix d’un ou plusieurs personnages, l’inscrire dans un récit et emporter le lecteur… Voici la teneur de cette proposition d’écriture déclinée en plusieurs étapes et adossée aux écrits de Marie Richeux (Polaroid) et à l’univers de quelques photographes.

Photo : Rachel Wolff https://www.rachelwoolfphotography.com

Le King

Pour Jean-Claude, être le King : peu importe que ce soit Memphis, the Avalanche ou Wittelsheim.

Être le King : le temps d‘une soirée, d’une nuit, le temps d’un rêve de vibrato rock. Sentir son sex-appeal transpirer et la gloire perler aux tempes. Peu importe si c’est sur la scène, à l’arrière d’un combi Volkswagen ou d’un van Ford.

Être le King à 50 ans c’est réussir sa vie et tant pis si la porte abaissée du F1 combi blanc avec vue sur les montagnes est trop petite. Le déhanché est de toute façon bien trop enlevé, bien trop solaire pour toutes les portes de van. La rue peut bien être miteuse, la lumière crue. Le temps pourtant se fige, la rue est envoutée par ce pelvis triomphant. Au bar, un vieux couple se recroqueville sur ses mojitos, se tasse et jette à JC des regards en coin. De leurs regards goguenards, JC n’en a cure. JC, le quinca’ de Wittelsheim est le King. C’est lui, le champion tout en or et blanc. Son pelvis, ses hanches, ses genoux sont son Amérique, son triomphe, sa gloire. Le cirque des montagnes et l’infini de l’azur sont ses spectateurs médusés.

« Gaffe, la carafe JC ! Guerrière, garde la balance. Hyper important, ne déguerrière pas avec la balance JC. Tu te rappelles la dernière fois à Wittelsheim ? Hein, t’avais pas assuré à la MJC. Saloperie de câble, balance en vrille et vlan, te voilà vautré, étalé. Exit le rock’n’roll quand tu t’emmêles les guibolles. Ok, concentration : mouvement latéral gauche, déhanché droit pour le combo fatal. Voilà, guerrière de balance, t’assures. Ouais, t’es beau JC, pose le maintenant ton vibrato de voix. Hey, t’as vu les petits vieux ? Vas-y, montre-leurs qui est le maître du glam. Regard de chat et pelvis en avant. Elvis c’est moi. Love me tender, le show est bon JC, lâche pas la ligne. Hey ladies, je vous croque, JC le French lover se déchaîne. Marjorie, t’es restée accrochée à Wittelsheim, JC lui est aux States, le King Yeah ! C’est qui qui a la loose hein baby ? Gaffe, la carafe, JC. »

« D’habitude quand on vient le samedi en fin d’après-midi chez Dixie qui tient le bar The Avalanche au coin de la 3e rue, il ne se passe rien. C’est bien pour ça qu’on vient. Suzanne et moi, on bosse tellement… Avec les kids, en plus, les occasions de se poser sont rares. On l’aime bien ce bar : vue sur les montagnes, rue pas trop passante. Alors là quand on a vu ce van Ford venir se garer droit sous nos yeux et ce gars en sortir pour se lancer dans un show à la Elvis, on était intrigués. Un vrai maniaque du déhanché compulsif mais c’était pas mal. Bizarre mais pas mal du tout. Pensez-donc, tout y était : la posture, le regard qui nous accrochait, la sueur mais en silence. Le gars tenait bien un micro à la main mais il ‘était pas branché. Aucun son non plus ne sortait de sa bouche malgré les nombreuses contorsions de celle-ci et la glotte qu’on lui voyait au fond de la gorge. On a fini par être fasciné et on ne le lâchait plus du regard. Le gars, il y allait à fond sur sa rampe de van. Comme si il avait un parterre de spectateurs devant lui alors qu’il n’y avait personne à part Suzanne et moi. Un moment, il s’est arrêté. Il était en nage il nous a regardé une dernière fois, nous a souri, puis il s’est engouffré dans son van en nous tournant le dos. Le tout sans une seule parole. Quand on a vu la rampe se relever, on a compris que le show était fini. »

JC avait donné corps au King. Sa répét avait été parfaite. Même la carafe était restée en place. JC le King était chaud. Il était inutile d’en faire plus. La concurrence serait sur les genoux. Il pouvait y aller maintenant à son entretien. Mr 100 000 volts c’était lui qui le serait pour cette agence qui embauchait dans le coin. Une boîte spécialisée dans la location d’imitateurs de vedettes présentes ou décédées pour soirées privées et mariages. Ce serait le tremplin de son rêve américain. Puis il la ferait venir la Marjorie. Elle s’excuserait même. Voilà les pensées qui tournaient dans le crâne de JC au moment où il tourna la clé de contact de sa Ford blanche. Le battement d’un clignotant, un regard dans le rétroviseur et le bar The Avalanche avec son couple de petits vieux n’existait déjà plus dans les pensées de JC.

Un texte écrit par Stéphane Wiederkehr dans le cadre des ateliers d’écriture proposés par Myriam Dhume-Sonzogni.

contact@myriades.xyz



 


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